La Révolution populaire syrienne et le Conseil National Syrien

Article publié en décembre 2011

«Nous appelons les employés et les ouvriers dans tous les organismes de l’Etat à l’intérieur et à l’extérieur de la Syrie à faire grève, neuf mois après le début de la Révolution», c’est ce qu’ont  écrit les militants sur leur page «Syrian révolution 2011». Les manifestations du 9 novembre 2011, dans diverses villes, se sont déroulées en lien avec ce mot d’ordre.

L’AFP (Agence France Presse), en début d’après-midi, le dimanche 11 décembre 2011 écrivait: «Un appel à la grève générale pour accroître la pression sur le régime du président Bachar al-Assad a été bien suivi dimanche [jour ouvrable en Syrie] dans une partie de la Syrie, où les affrontements entre déserteurs et soldats de l’armée régulière se sont multipliés. Les commerces sont restés fermés et les rues désertes dans plusieurs régions en réponse à un appel de l’opposition, qui entend entamer par cette grève une vaste campagne de désobéissance civile… La grève a été « très largement suivie » dans la province de Deraa ainsi que dans la plupart des localités de Jabal al-Zaouia à Idleb, près de la frontière turque, a rapporté l’OSDH, citant des militants sur place. Près de Damas, les forces de sécurité ont tenté d’ouvrir de force les magasins à Harasta. Elles ont procédé à des arrestations dans cette ville et à Douma, où la grève était observée à 90%, selon l’OSDH (Observatoire syrien des droits de l’Homme) et des militants. A Homs, un bastion de la contestation dans le centre du pays, « la grève a été suivie à 100% dans les quartiers opposés au régime », selon l’OSDH. Des images vidéo diffusées par des militants ont montré des rues complètement désertes. Des militants pro-démocratie ont signalé sur Internet que la grève était suivie dans plusieurs quartiers de Damas, mais la vie suivait son cours normal dans le centre de la capitale, selon une journaliste de l’AFP… « La plupart des facultés de l’Université de Damas, notamment celles de médecine, d’ingénierie informatique et d’économie, ont observé la grève », selon les Comités locaux de coordination (LCC), un des groupes qui organisent les manifestations sur le terrain. Selon eux, cette grève constitue le lancement d’une campagne de désobéissance civile qui doit se poursuivre sous d’autres formes: fermeture de routes, sit-in, grèves dans les universités ou les transports, coupures volontaires des téléphones portables…».

*****

Le mouvement populaire en Syrie ne cesse pas. Des manifestations ont lieu chaque jour à travers tout le pays et une grève générale est appelée à partir du 11 décembre 2011. Le Conseil national syrien (CNS) a repris à son compte l’initiative de la grève convoquée par des groupes à l’intérieur du pays et l’a fait connaître comme la «grève pour la dignité». Malgré la répression violente et brutale du régime, rien n’a dissuadé le peuple syrien de manifester et montrer sa détermination de continuer sa lutte jusqu’à la victoire de la révolution et le renversement du régime.

Alors que personne ne remet en question le courage et la volonté du mouvement populaire syrien de renverser le régime, la politique et les déclarations du CNS ont soulevé de nombreuses questions.

Pour commencer, le rôle qu’a joué le CNS et ses actions ces derniers mois n’ont pas consisté à renforcer le mouvement populaire à l’intérieur du pays, mais à s’appuyer abondamment sur les relations avec les puissances impérialistes, telles que les Etats-Unis et la France et leurs alliés que sont les forces contre-révolutionnaires de l’Arabie saoudite et du Qatar.

A la demande du CNS, la Ligue arabe a imposé des sanctions à la Syrie pour isoler encore plus le régime syrien. C’est le peuple syrien qui va devoir supporter les conséquences de ces sanctions et pas le régime. Comme nous l’avons vu par le passé, de larges sanctions économiques et politiques contre des régimes autoritaires les ont rarement affaiblis. En Irak et en Iran, c’est le contraire qui s’est passé. Les sanctions ont renforcé les régimes et affaibli les peuples.

Deuxièmement, le CNS n’a pas cessé d’appeler à une intervention militaire étrangère, malgré son refus de l’admettre officiellement et malgré le refus des groupes à l’intérieur du pays, tels que les Comités locaux de coordination [1]. Il a appelé les manifestations du vendredi 28 octobre à demander une zone d’interdiction de survol aérien et celles du vendredi 2 novembre afin de demander une «zone tampon» ou un  «couloir de sécurité».

Les deux actions montrent le manque de confiance du CNS dans le mouvement populaire à l’intérieur du pays. Ses membres croient que la solution pour mettre un terme au régime syrien ne peut résulter que de pressions et interventions extérieures.

La seule action pratique menée par le CNS a été de commencer une coordination avec l’Armée libre syrienne, des militaires qui ont fait défection de l’Armée syrienne afin de rejoindre la révolution, dans le but de protéger les manifestants et de viser des cibles spécifiques au sein des services secrets syriens. Cette action mise à part, aucune mesure pratique n’a été réalisée de la part du CNS pour renforcer le mouvement populaire à l’intérieur du pays.

L’histoire nous a appris que ce n’est pas en s’appuyant sur les puissances impérialistes étrangères et leurs alliés qu’il est possible de réaliser une pleine indépendance et une autodétermination, ni une révolution couronnée de succès mais, tout au contraire, en s’appuyant sur la force de son peuple et sur ses mobilisations. La politique de la direction de l’OLP (Organisation de libération de la Palestine) de s’appuyer de plus en plus sur les puissances impérialistes et leurs alliés ne lui a donné ni indépendance ni force. Bien au contraire, l’OLP n’a jamais été si faible et dépendante de l’aide étrangère qu’aujourd’hui.

La dernière interview de Bourhan Ghalioun, le président du CNS, dans le Wall Street Journal (2 décembre 2011) a même soulevé encore plus de questions sur le rôle du CNS et ses liens avec les puissances impérialistes. Ses déclarations pourraient probablement aller à l’encontre des intérêts futurs du peuple syrien.

Dans cet entretien [voir ici sa version anglaise:http://online.wsj.com/article/SB10001424052970203833104577071960384240668.html; et une traduction française: http://souriahouria.com/2011/12/06/entretien-de-burhan-ghalioun-avec-le-wall-street-journal/], Monsieur Ghalioun a en fait déclaré que la relation actuelle entre la Syrie et l’Iran est anormale. Selon lui, elle est sans précédent dans l’histoire de la politique étrangère de la Syrie.

Il a ajouté que la Syrie mettra fin à son alliance militaire avec le Hamas et le Hezbollah. Finalement, selon lui, la future Syrie aura des relations plus étroites avec les pays du Golfe et qu’il y aura besoin de beaucoup d’aide économique et financière sérieuse de leur part pour reconstruire la Syrie.

Premièrement, sur toutes ces questions ni le président du CNS, ni le CNS lui-même n’ont le droit de décider l’avenir de la politique de relations étrangères de la Syrie. Ce n’est pas le rôle du CNS de discuter de ces questions. Les relations étrangères avec d’autres pays ne devraient être envisagées et débattues seulement une fois que le régime aura été renversé et sur la base de l’autodétermination populaire. En d’autres termes, le peuple syrien a le droit de décider quelles sortes de relations il veut avec d’autres pays et le CNS n’aura rien à dire à ce propos.

Deuxièmement, la conception des relations étrangères du CNS telle que M. Ghalioun l’a énoncée est loin d’être fondée sur les intérêts futurs de la Syrie. Tandis que la relation avec l’Iran est décrite comme «anormale» pour la seule raison qu’elle est sans précédent. Une coopération étroite avec la France, l’ancienne puissance coloniale et d’autres puissances impérialistes occidentales, connues pour leurs politiques généralement contraires aux peuples de la région, serait-elle normale? En outre, la Russie qui soutient le régime syrien et le protège par son veto à l’ONU mérite quant à lui «une relation spéciale» aux yeux du nouveau Conseil national syrien.

B. Ghalioun et le CNS souhaitent également une relation plus étroite avec les pays du Golfe qui ont été le centre de la contre-révolution depuis le début du soulèvement dans les pays arabes, notamment par l’intervention militaire du Conseil de coopération du Golfe pour écraser le mouvement populaire de Bahreïn en mars 2011.

La lutte pour la liberté et la justice du mouvement populaire syrien ne peut pas être associée à des pays comme l’Arabie saoudite qui réprime son propre peuple et d’autres également. De la même manière, la relation avec l’Iran devrait être réexaminée à la lumière du fait que le régime iranien est également un régime oppressif qui réprime son propre peuple.

Le CNS veut aussi mettre fin à l’alliance militaire avec le Hezbollah et le Hamas [«au pouvoir» à Gaza]. Le rôle du Hezbollah et son soutien au régime syrien ont été critiqués et le Hezbollah a perdu beaucoup de sa crédibilité parmi le peuple arabe; tandis que le Hamas est resté silencieux depuis le début de la révolution syrienne. Mais serait-il dans l’intérêt du peuple syrien de voir un Liban et une bande de Gaza plus faibles et incapables de résister à la politique agressive de l’Etat d’Israël?

Rappelons que c’est le peuple syrien et non le régime qui a ouvert ses maisons aux réfugiés libanais, venant pour la plupart des régions qui soutiennent le Hezbollah, en 2006, durant la guerre [d’Israël] contre le Liban. Et qu’ils ont fait la même chose pour les réfugiés palestiniens dans le passé.

Le peuple syrien a une longue histoire de soutien à la résistance contre l’Etat d’Israël. Et le CNS ne devrait pas l’effacer juste pour satisfaire ses soutiens impérialistes occidentaux. Par exemple, dans les années 1970, parmi le peuple syrien on s’est opposé et  révolté contre l’intervention militaire syrienne au Liban pour écraser la résistance palestinienne et la gauche.

Cependant, si le Hezbollah devait s’impliquer dans la répression en Syrie, il aurait alors perdu complètement toutes les raisons qu’ont les Syriens de lui accorder à nouveau leur soutien. On ne peut pas parler de résistance quand on opprime d’autres peuples.

Le CNS propose-t-il, au moins, une autre solution pour résister à Israël? Le CNS encourage-t-il en fait l’idée d’une forme de résistance quelle qu’elle soit contre Israël? Mais non, comme nous pouvons le voir dans la conception que se fait du sujet Bourhan Ghalioun: «Nous parions sur notre relation spéciale avec les puissances européennes et occidentales  qui vont nous aider à récupérer le Golan le plus vite possible.»

Depuis quand avons-nous vu les pays impérialistes, alliés aujourd’hui au CNS, faire pression sur l’Etat d’Israël – leur plus proche allié rappelons-le – pour qu’il respecte et/ou applique la loi internationale ou les résolutions des Nations Unies?

Au contraire, les Etats-Unis et d’autres ont sans cesse soutenu les diverses prétentions d’Israël sur les territoires occupés, tout en opposant durant des décennies leur veto à des douzaines de résolutions contre les violations par Israël de la loi internationale et des droits humains. Cela ne va pas changer à l’avenir. La confiance accordée par la direction de l’Autorité palestinienne (AP) aux Etats-Unis et à la Communauté internationale dans l’espoir de récupérer ses territoires est un très bon exemple du succès qu’apporte une telle politique.

A ce propos, la politique et la volonté du CNS pour récupérer le Golan occupé sont tout aussi superficiels et contraires à l’intérêt de la Syrie et de son peuple de libérer le Golan que ceux du régime syrien actuel.

Pour conclure, le CNS, depuis sa création, a fondé son pouvoir sur les Etats occidentaux impérialistes et les pays réactionnaires du Golfe. La conséquence en a été que le CNS a consacré ses actions à assurer ces puissances de sa disponibilité à suivre et partager leurs intérêts politiques, en complète contradiction avec les intérêts du peuple syrien.

La raison en est simple: le CNS ne dispose d’aucun – ou de très peu – pouvoir et influence sur le terrain en Syrie et sur le mouvement populaire. C’est pourquoi, il doit s’appuyer  sur la reconnaissance que lui accorde ladite Communauté internationale.

Ce n’est pas pour autant une raison valable pour miner les intérêts et l’avenir du peuple syrien qui devraient être la première de leurs priorités et ne devraient pas être subordonnés aux intérêts des soutiens internationaux du CNS, en d’autres termes les impérialistes et leurs alliés dans la région.

L’avenir de la Syrie et les intérêts du peuple syrien résident en la Liberté, la Justice sociale et l’Indépendance, principes que pour le moment le CNS ni ne respecte ni ne prend en compte. Vive la Révolution syrienne, Vive une Syrie libre.

______

[1] La Coordination des Comités locaux, dans son appel pour la grève du dimanche 11 décembre 2011, précisait les diverses étapes de ce mouvement qui doit, selon elle, conduire au renversement du régime tyrannique:
• Etape 1: bloquer des sous-voies, organiser des grèves par sit-in (se présenter sur le lieu de travail et refuser d’accomplir les tâches), arrêter les téléphones entre 14h et 18h.
• Etape 2: fermer les stores et les magasins.
• Etape 3: grève dans les universités.
• Etape 4: grève des transports et blocage des principales routes et autoroutes entre les villes.
• Etape 5: grève des employés de l’administration gouvernementale.
• Etape 6: blocage des routes de liaison internationale.
« La grève est notre moyen pour libérer notre volonté. La Coordination des comités locaux a confiance dans le pouvoir du peuple. Elle le proclame ainsi: ‘Nous avons notre révolution dans nos propres mains.’ Elle décrit la révolution syrienne ainsi: ‘La révolution syrienne est une révolution de la dignité, une révolution pour chaque être humain qui veut une vie décente et la possibilité de choisir librement. C’est une renaissance contre l’esclavage; un cri contre l’humiliation qui a commencé le premier jour où les manifestants ont hurlé Les Syriens ne seront pas humiliés.’ »

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