Les médias, les luttes populaires et l’Islam

article publié dans le journal Le Courrier: http://www.lecourrier.ch/101848/les_medias_les_luttes_populaires_et_l_islam

Le film islamophobe produit aux Etats-Unis, qui se moque de l’islam et du prophète Mohammad, a provoqué des manifestations dans différents pays d’Afrique du Nord et du Moyen Orient d’une ampleur relativement faible, en comparaison des démonstrations populaires auxquelles les processus révolutionnaires nous ont habitués depuis décembre 2010. Les conséquences de ces manifestations restent à bien des égards dérisoires, à l’exception de la Libye où une attaque – dont beaucoup soupçonnent qu’elle était planifiée – a causé la mort de l’ambassadeur américain et de trois fonctionnaires de l’ambassade. Face aux agressions contre leurs représentations diplomatiques, les Etats-Unis ont envoyé cent marines en Libye, et cinquante au Yémen où l’ambassade américaine a également été visée. Des images de manifestants lançant des slogans hostiles aux Etats-Unis ont alors fait le tour du monde et ont rempli nos journaux télévisés. Les médias dans leur ensemble décrivent une région qui serait à nouveau à sang et à feu.

Cette manière de faire de l’information montre une nouvelle fois la quête de sensationnalisme des médias, et surtout la face islamophobe de leur représentation de la région. A nouveau, la religion est interprétée comme étant l’unique élément qui pousserait les masses à se mobiliser. Alors que, dans contexte marqué par des injustices sociales et un interventionnisme impérialiste à haute dose, sa défense ne fait qu’exprimer, pour certains pans de la société, une colère entretenue par l’absence d’alternatives. Oubliées, les révolutions arabes et les demandes démocratiques, sociales et d’indépendance, oubliés, les combats quotidiens que ces pays n’ont eu de cesse de développer. On revient au vieux cliché de populations irrationnelles, pour qui la religion constitue le motif unique de mobilisation, loin de toute analyse des dynamiques et frustrations socio-économiques qui expliquent ce genre d’événement.
En dépit du nombre dérisoire de manifestants, de la faible envergure de ces manifestations, les médias les ont décrites comme des rassemblements de masse embrasant à nouveau les pays arabes, en occultant la réalité d’une région où les populations se mobilisent effectivement, mais pour revendiquer leurs droits politiques, sociaux et économiques. Ignorées des médias, ces luttes populaires rassemblent pourtant des dizaines, voire des centaines de milliers de personnes.
Ainsi, en Cisjordanie, les protestations de début septembre contre les hausses de prix et la politique néolibérale du Premier ministre de l’Autorité palestinienne Salam Fayyad, qui ont mobilisé plusieurs dizaines de milliers de personnes à travers le pays, n’ont quasiment pas été relayées par les médias traditionnels.
En Egypte, les 16 et 17 septembre, une nouvelle vague de protestations syndicales a frappé les écoles, les universités et les services publics, pour exiger de meilleurs salaires et de meilleures conditions de travail. Les images d’étudiant-e-s, d’enseignant-e-s et de fonctionnaires mobilisés par centaines de milliers et paralysant des pans entiers du pays n’intéressent pas les médias. Pas plus que la manifestation du 1erseptembre au centre-ville du Caire, où plus de 5000 personnes ont protesté contre les tentatives de mainmise du mouvement des Frères musulmans sur les institutions étatiques et ont demandé, entre autres, la libération de tous les prisonniers politiques. Rien, non plus, sur les manifestations de cet été pour protester contre le prêt du FMI que le gouvernement voudrait se voir octroyer. La dynamique des luttes en Egypte reste inconnue du grand public, mais une manifestation de moins de 200 personnes devant une ambassade fait le tour du monde.
En Tunisie, des mobilisations ont également vu le jour cet été pour le droit à l’eau, le droit à l’électricité, ainsi que pour la défense des droits des femmes. Dans la rue, mais aussi dans les entreprises, comme à l’hôpital de Sfax où quatre syndicalistes ont été emprisonnés.
En Syrie, les combats opposant l’armée du régime, surarmée, à l’armée syrienne libre aux moyens limités font les choux gras de nos médias, mais les manifestations pacifiques de centaines de milliers de Syrien-ne-s, qui perdurent malgré la guerre du régime Assad contre le peuple, ne sont pas retransmises sur les écrans de télévision.
Tandis qu’au Maroc, au Bahreïn et dans d’autres pays dirigés par des gouvernements «amis» de l’Occident, les manifestations populaires – et de surcroît la répression des activistes – bénéficient rarement d’un suivi médiatique.
Dans le même temps, l’Egypte et la Tunisie, aux mains des Frères musulmans, attaquent rhétoriquement les Etats-Unis dans une opposition d’ordre culturel – le «clash de civilisations», en quelque sorte – tout en cherchant à renforcer leurs liens diplomatiques, économiques et politiques avec les puissances occidentales impérialistes. Ces liens d’asservissement politico-économiques sont loin d’être remis en cause par les Frères. Ainsi, le gouvernement égyptien a reçu récemment une délégation d’hommes d’affaires étasuniens pour encourager les investissements, alors que la contestation socio-économique est tenue à l’œil.
L’hypocrisie des partis islamistes, dont les politiques néolibérales et la volonté de ne pas remettre en cause le statu quo impérialiste et de paix avec Israël arrangent les gouvernements occidentaux, transparaît de plus en plus aux yeux des populations locales. Et ces dernières continuent d’afficher leur volonté de poursuivre les objectifs des révolutions, à savoir la liberté et la justice sociale. Une réalité hélas boudée des médias dominants.

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