Le peuple syrien ne se soumettra pas, ou la révolution populaire permanente

article publié dans le journal imprécor N° 587 octobre 2012:  http://orta.dynalias.org/inprecor/article-inprecor?id=1374

La majorité des groupes de résistance armés en Syrie représentent réellement une résistance populaire et il est complètement fallacieux de les présenter comme agissant pour le compte des puissances impérialistes mondiales ou régionales. Il ne s’agit non plus de groupe d’islamistes agissant en toute indépendance du mouvement populaire. En effet, être musulman ne signifie pas être islamiste.

La résistance du peuple syrien n’a pas cessé de s’amplifier depuis le début du processus révolutionnaire enclenché en mars 2011. Sa lutte s’inscrit dans les luttes populaires en Tunisie et en Égypte et s’est étendue dans les autres pays de la région.

La répression terrible contre la population syrienne continue. Rami Abdel Rahmane, le chef de l’Observatoire syrien des droits de l’homme (OSDH) a annoncé le 23 août qu’au moins 24.495 personnes sont mortes dans les violences depuis le début de la révolution, dont un total de 17.281 civils, tandis que 6.163 soldats ont été tués, ainsi que 1.051 déserteurs qui avaient rejoint l’insurrection. Il faut ajouter à ces tristes nouvelles quelques 1,5 million de personnes déplacées à l’intérieur du pays et quelques 250.000 réfugié(e)s dans les pays voisins.

Auto-organisation du mouvement populaire

Le mouvement populaire en Syrie ne s’est pas retiré des rues, des universités et des lieux de travail, contrairement à ce que l’on a pu entendre, malgré la répression multiforme et violente, autant politique que militaire, du régime.

Depuis le début de la révolution, les principales formes d’organisation ont été des comités populaires au niveau des villages, quartiers, villes et régions. Ces comités populaires sont le véritable fer de lance du mouvement mobilisant le peuple pour les manifestations. Ils ont aussi développé des formes d’autogestion basées sur l’organisation des masses dans les régions libérées du joug du régime. Des conseils populaires élus ont vu le jour pour s’occuper et gérer les régions libérées, prouvant par là que c’est le régime qui provoque l’anarchie et non le peuple.

L’établissement d’administrations civiles dans les zones libérées des forces armées du régime a également eu lieu à cause de l’absence de l’État pour l’exécution de ses prérogatives dans de nombreux domaines, tels que les écoles, les hôpitaux, les routes, les services d’eau, d’électricité et de communications. Ces administrations civiles sont nommées à travers des élections et consensus populaires et ont pour tâches principales la fourniture des services de la fonction publique, la sécurité et la paix civile.

Les universités ont été également des lieux importants de résistance populaire. L’Université d’Alep, qui a été un fer de lance de la protestation dans la ville depuis le début des manifestations en mars 2011, a vu se dérouler d’importantes manifestations d’étudiants en mai dernier et précédemment aussi. Elles ont été violemment réprimées par les forces de sécurité qui ont tué quatre personnes et arrêté des centaines d’autres. L’Université d’Alep avait d’ailleurs suspendu ses cours au cours des mois de mai et juin par crainte d’un soulèvement encore plus important des jeunes, tandis que les balles de fusil sont plus nombreuses que les livres à l’Université de Homs. Les voix et les chants des étudiants de l’Université de Damas sont entendus souvent au palais présidentiel, proche d’une centaine de mètres, tandis que des manifestations quasi quotidiennes ont lieu dans les universités de Deraa et Deir Al-Zur.

Les étudiants représentent un quart de tous les martyrs en Syrie depuis le début de la révolution en mars 2011, selon l’Union des étudiants libres de Syrie (SFSU). Fondée le 29 septembre 2011, pour lutter contre le régime, l’Union constitue un bastion politique et syndical de la résistance pour une société démocratique dans la vie du mouvement étudiant. Le syndicat organise des manifestations des étudiants libres et la résistance populaire dans les universités à travers tout le pays. Le SFSU a également joué un rôle majeur dans les campagnes de grève et de désobéissance civile en janvier et février 2012.

Un syndicat des professeurs syriens libre a aussi vu le jour en janvier 2012 en déclarant son soutien à la révolution syrienne et son engagement pour restructurer les universités afin de les transformer en phares de la science, la justice et la liberté. Le syndicat ajoute aussi sa volonté du purger l’université des services de sécurité et de la corruption du régime.

Il est en effet important de se rappeler que les universités étaient les principaux secteurs de la société, avec l’armée, sur lesquels le régime a imposé un contrôle quasi total. Il a interdit toutes les activités politiques, sauf celles du parti Baas. Ce parti était la seule organisation politique qui avait le droit d’organiser des événements, des conférences et des manifestations publiques sur le campus de l’université ou d’une caserne militaire ou encore de publier et de diffuser un journal au sein de l’université et de l’armée.

Même les partis politiques alliés au régime dans le Front national progressiste, n’avaient pas le droit de s’organiser, de faire de la propagande ou d’avoir une petite présence officielle dans ces institutions.

De la même manière, le régime a imposé sa domination sur la bureaucratie syndicale, et cela a empêché et a entravé la lutte contre les politiques néolibérales et autoritaires menées par lui, particulièrement depuis les années 2000. Le niveau de vie de la majorité de la population a continué dès lors de baisser, tandis que la répression politique se poursuivait. Par exemple, en mai 2006, des centaines de travailleurs ont protesté à l’entreprise de construction publique à Damas et se sont affrontés avec les forces de sécurité. A la même époque, les conducteurs de taxi se mettaient en grève à Alep pour protester contre leurs conditions de travail et de vie.

La population laborieuse a aussi été réprimée durant la révolution. Au cours du mois de décembre 2011, des campagnes réussies de désobéissance civile ainsi que des grèves générales se sont déroulées en Syrie. Elles ont paralysé d’importantes parties du pays, montrant ainsi que la mobilisation de la classe laborieuse et des exploités se trouve au cœur de la révolution syrienne. C’est pour cette raison que la dictature, cherchant à briser la dynamique de la contestation, a licencié plus de 85.000 travailleurs et travailleuses entre janvier 2011 et février 2012 et fermé 187 fabriques (selon les chiffres officiels).

Nous pouvons constater que le processus révolutionnaire syrien est un véritable mouvement populaire et démocratique qui mobilise les classes exploitées et opprimées contre l’élite capitaliste liée à l’ordre mondial (très semblable à leurs homologues à travers le monde arabe).

Est-il nécessaire de rappeler toutes les mesures néolibérales entreprises par ce régime qui ont appauvri la société et affaibli l’économie syrienne ? 60% de la population syrienne vivent sous le seuil de pauvreté ou juste au-dessus. Est-il nécessaire de rappeler que le clan Assad, et notamment autour de la personne de Rami Makhlouf, à travers les processus de privatisation, a accaparé plus de 60 % des richesses économiques de la Syrie.

Du centralisme économique à un capitalisme sauvage corrompu

L’arrivée de Hafez Al Assad au pouvoir en 1970 est louée et accueillie avec grande joie par la grande bourgeoisie des villes d’Alep et de Damas. Le début du « mouvement correctif » lancé par ce dernier va d’ailleurs mettre un terme aux politiques radicales des années 1960, qui avaient remis en cause le capital et le pouvoir politique de cette grande bourgeoisie. L’objectif du régime d’Assad était en effet d’assurer la stabilité du régime, assurer de manière sécurisée l’accumulation du capital et apaiser les secteurs puissants de la communauté des affaires, dont le rôle a été toujours croissant et plus puissant.

Un régime autoritaire et clientéliste s’est mis en place avec l’arrivée de Hafez Al Assad au pouvoir, où la corruption massive des représentants gouvernementaux et des militaires est utilisée de façon importante pour s’assurer de leur loyauté.

Grâce à cette corruption généralisée, l’État est devenu une réelle machine permettant d’accumuler des sommes d’argent considérables, une véritable vache à lait pour la nomenklatura et en particulier pour le cercle proche du dictateur, de sa famille et de ses lieutenants les plus fidèles. Les réseaux informels et de copinage entre les appareils de l’État et la communauté d’affaires se sont multipliés, donnant naissance à la classe de nouveau bourgeois rentiers en Syrie et qui a des conséquences terriblement négatives jusqu’à aujourd’hui sur la société syrienne. La mauvaise allocation de ressources et la prolifération d’entreprises commerciales et de pratiques non productives, non axées sur la main-d’œuvre, mais lucratives, ont dominé l’économie du pays.

Cette « nouvelle classe » organiquement liée à l’État avait besoin d’investir sa richesse dans les différents secteurs de l’économie. Le Décret n° 10 de 1991 a été le tremplin par lequel cette classe a pu « blanchir » sa richesse. Cette loi a permis l’investissement dans le secteur privé et a ouvert des possibilités d’import-export, mais toujours sous contrôle de l’État, enrichissant encore chacun d’eux et poursuivant le système de corruption généralisée. La transition d’un centralisme économique d’État vers un capitalisme des copains s’est accélérée dans les années 1980 avec l’abandon progressif d’une gestion centralement dirigée de l’économie.

Les années 1990 ont vu l’émergence de cette « nouvelle classe » ou classe de nouveaux riches/nouvelle bourgeoise hybride issue d’une fusion de la bureaucratie et des survivants de l’ancienne bourgeoisie, la « bourgeoisie privée ».

Les caractéristiques bourgeoises du régime se sont accrues et accélérées avec la mise en œuvre des politiques économiques néolibérales depuis l’arrivée de Bachar Al Assad au pouvoir. Ces politiques ont bénéficié en particulier à une petite oligarchie et à quelques-uns de ses clients. Le cousin de Bachar al-Assad, Rami Makhlouf, a symbolisé ce processus mafieux des privatisations menées par le régime.

Le processus de privatisation a créé de nouveaux monopoles dans les mains de la famille de Bachar al-Assad, tandis que la qualité des biens et services a diminué. Le processus de privatisation des entreprises publiques a été fait au bénéfice de quelques personnes proches du régime. Dans le même temps le secteur financier s’est développé avec l’établissement de banques privées, de compagnies d’assurances, de la Bourse de Damas et des bureaux de change.

Les politiques néolibérales menées par le régime ont satisfait la classe supérieure et les investisseurs étrangers, en particulier de la région du Golfe, en libéralisant l’économie syrienne pour leurs bienfaits et aux dépens de la majorité de la population syrienne frappée durement par l’inflation continue et la hausse du coût de la vie. Les politiques néolibérales mises en place ces dix dernières années ont provoqué l’effondrement du secteur public et conduit à la domination du secteur privé, atteignant près de 70 % des activités économiques.

Les principaux soutiens aux régimes et qui ont bénéficié de ces politiques jusqu’à aujourd’hui sont :

— les dirigeants des appareils de service de sécurité ;

— les réseaux de bureaucrates et les capitalistes de copinage, consolidés autour du patronage des différents secteurs des services publics, qui se sont développés et enrichis toujours davantage, particulièrement dans les années 1990 dans le secteur privé après la mise en œuvre de la loi sur l’investissement n° 10 de 1991 ;

— la bourgeoisie d’Alep et de Damas, laquelle a bénéficié de la politique néolibérale de ces dernières années, en particulier depuis le lancement de la dite “économie sociale de marché” en 2005.

La croissance réelle du PIB et le revenu réel par habitant ont diminué depuis le début des années 1990. Le processus de libéralisation économique a créé une inégalité toujours plus grande en Syrie. Les plus pauvres ont du mal à s’en sortir dans la nouvelle économie en raison d’un manque de possibilités d’emploi, tandis que la « classe moyenne » tombe en chute libre vers le seuil de pauvreté parce que ses revenus n’ont pas suivi l’inflation qui a atteint 17 % en 2008. Il y a maintenant des taux de chômage de l’ordre de 20 % à 25 %, atteignant 55 % pour les moins de 25 ans (dans un pays où les personnes de moins de 30 ans forment 65 % de la population totale). Le pourcentage des Syriens vivant sous le seuil de pauvreté est passé de 11 % en 2000 à 33 % en 2010, tandis que 30 % sont juste au-dessus de ce niveau. Ainsi, environ sept millions de Syriens vivent autour ou en-dessous du seuil de pauvreté.

Dans l’agriculture, la privatisation de leurs terres subie par plusieurs centaines de milliers de paysans dans le nord-est en raison de la sécheresse dès 2008 ne devrait pas être considérée comme simplement une catastrophe naturelle. En effet, l’accroissement et l’intensification de l’exploitation des terres par des grands entrepreneurs agricoles (agrobusiness), y compris de terres précédemment conservées pour le pâturage, de même que le forage illégal de puits ainsi que la mise en place de conduites d’eau sélectives répondant aux exigences des nouveaux grands propriétaires — tout cela facilité par la corruption de l’administration locale — ont développé la crise agricole. « Selon l’ONU, plus d’un million de personnes ont migré des régions du nord-est vers les zones urbaines. Les cultivateurs n’ont plus de revenus et plus de quoi se nourrir. La production du blé, considérée comme une ressource stratégique en Syrie, est estimée cette année à 2,4 millions de tonnes contre 4,1 millions en 2007. Nous allons importer du blé pour la troisième année consécutive », la consommation nationale s’élevant à environ quatre millions de tonnes par an, écrivait en juin 2010 le quotidien « al-Baas ».

La géographie des révoltes à Idlib et Deraa ainsi que dans d’autres zones rurales, des bastions historiques du parti Baas, qui n’avaient pas pris part à grande échelle comme aujourd’hui dans l’insurrection des années 1980, y compris la banlieue de Damas et Alep, montrent l’implication des victimes de la politique néolibérale dans cette révolution.

La résistance armée

Le mouvement populaire syrien a commencé de manière pacifique en appelant à des réformes, mais le régime a répondu par la violence et une répression tous azimuts. Certaines parties de la population syrienne ont alors organisé une résistance armée pour se défendre face aux attaques des services de sécurité et des voyous, connus sous le nom de shabihas, du régime. Ils défendaient également les manifestations et la bonne organisation des comités populaires.

La résistance armée du peuple syrien exprime son droit à se défendre contre la répression et a permis la continuation de la résistance populaire dans certaines régions face aux attaques du régime. Des conseils révolutionnaires ont été formés à travers la Syrie, de même que des comités de coordination des actions politiques et armées. Un code de bonne conduite, respectant le droit international et contre le confessionnalisme, a d’ailleurs été signé par une grande partie des groupes armés faisant partie de la résistance populaire armée contre le régime. Le nombre des signataires continue à augmenter chaque jour. Ces mesures ont été prises après des actes de tortures et des assassinats commis par certains groupes armées de l’opposition, d’ailleurs par forcément liés à l’Armée syrienne libre (ASL), qui ont été condamnés par le mouvement populaire et la grande majorité des bataillons de l’armée syrienne libre. Un officier de l’ASL a d’ailleurs déclaré sa volonté de protéger les objectifs de la révolution et son opposition totale à tout sectarisme.

L’Unité de Résistance Civile (URC), qui a été établie en août à Damas, est une branche de l’ASL dédiée à l’organisation des actions de résistance et à l’unification des forces populaires pour former un corps militaire conjoint. Les efforts de l’URC se concentrent pour l’instant principalement sur Damas et sa banlieue. Les efforts d’unification de l’Armée Syrienne libre sont constants sur le terrain et à travers le territoire syrien. Des groupes rebelles en provenance de Damas, Idlib, Hama, Homs et Deir Zor ont par exemple annoncé la création du « Front de libération de la Syrie » comme étant l’organisation cadre, regroupant Ansar al-Islam à Damas, la brigade Soqour al-Sham à Idlib et Hama, le bataillon Al-Farouq à Homs, la brigade Amro Bin A’as et le Conseil révolutionnaire Deir Zor à Deir Zor. D’autres annonces de rassemblement des groupes armées de l’opposition sous une seule bannière ont également été déclarés dans d’autres régions comme à Homs et à Alep.

Composée de soldats déserteurs et de civils ayant pris les armes, la résistance populaire armée bénéficie de véritables racines populaires au sein de l’insurrection. La plus importante section du mouvement révolutionnaire syrien est celui des prolétaires ruraux et urbains et des « classes moyennes » économiquement marginalisées qui ont subi l’application des politiques néolibérales, notamment depuis l’arrivée au pouvoir de Bachar el-Assad. Ce sont majoritairement ces composantes de la révolution actuelle qui ont rejoint les groupes armés de l’ASL. Il est dès lors complètement fallacieux et loin de toute analyse matérialiste d’identifier tous ces groupes armés comme agissant pour le compte et les intérêts des puissances impérialistes mondiales ou régionales. Nous avons d’ailleurs pu constater comment différentes demandes du mouvement populaire, notamment l’unification de l’ASL, l’appel contre le sectarisme confessionnel et l’appel à la préservation des objectifs de la révolution, ont été pris en compte par l’opposition armée populaire. La campagne « Une révolution de la dignité et de la morale » lancée par les comités locaux de coordination (CLC) et soutenue par un grand nombre d’organisations populaires locales, fin août et début septembre 2012, mettait justement l’accent sur ces thèmes et sur les principes et les objectifs de la révolution syrienne que le peuple syrien en lutte s’engage à respecter, y compris les civils et les soldats.

De même, considérer la résistance populaire armée comme un groupe d’islamistes agissant en toute indépendance du mouvement populaire est loin de toute réalité. Il est certain que les Syriens de confession musulmane sunnite représentent la majorité de la résistance populaire armée, mais considérer chaque personne de cette communauté comme un islamiste est faux et surtout islamophobe. En effet, être musulman ne signifie pas être islamiste. La résistance armée populaire regroupe toutes les composantes idéologiques, ethniques et religieuses de la société syrienne.

Enfin, si la présence de soldats étrangers est une réalité, elle est surmédiatisée et n’a qu’une influence négligeable sur le terrain. La plupart des analystes de la région et activistes sur le terrain s’accordent à dire qu’ils ne dépasseraient pas les 1.000 hommes, alors que la résistance populaire armée se compose d’environ 70.000 à 100.000 hommes. Ils sont présents uniquement dans un nombre très limité de groupes. Il est d’autre part intéressant de noter que ces éléments jihadistes ne sont souvent pas vus d’un bon œil par les populations locales et des affrontements récents ont eu lieu entre des groupes de l’ALS et un groupe jihadiste près de la frontière turque.

Les puissances impérialistes

De même, la soit-disant aide massive envoyée par les puissances impérialistes au mouvement populaire et à la résistance armée reste à être démontrée par des faits tangibles et réels après plus de 18 mois de luttes. La plupart des pays occidentaux ont refusé toute aide militaire aux révolutionnaires armés, tout en promettant une aide non militaire. Les moyens faibles de la résistance armée populaire proviennent tout d’abord de l’armée du régime (armes emportées par les soldats qui ont fait défection, achat d’armes à des officiers corrompus, butins de guerre).

Les grandes puissances occidentales impérialistes et autres puissances impérialistes mondiales telles que la Russie et la Chine, et régionales, comme l’Iran, dans leur ensemble et sans exception, continuent de vouloir mettre en œuvre en Syrie une solution de type yéménite, en d’autres termes, sabrer la tête du régime, le dictateur Bachar Al Assad, tout en maintenant sa structure intacte — comme on a pu le constater lors des rencontres entre officiels américains et russes, ou lors de la conférence internationale le 30 juin dernier à Genève. Le seul point d’achoppement reste la position russe qui tente encore par tous les moyens de maintenir Assad au pouvoir, mais qui pourrait le sacrifier dans un avenir proche pour préserver ses intérêts en Syrie. Les États-Unis de leur côté ont exprimé à plusieurs reprises leur désir de voir préserver intacts la structure militaire et les services de sécurité du régime.

Les grandes puissances n’ont en effet pas avantage à voir le régime s’effondrer, pour les raisons évoquées plus haut et la sécurité d’Israël dont les frontières avec la Syrie sont calmes depuis 1973.

Refus du sectarisme confessionnel

Le peuple syrien a continué de répéter son refus du confessionnalisme, malgré toutes les tentatives du régime pour allumer ce feu dangereux dont il a fait usage sous différentes formes depuis la prise de pouvoir du clan Assad. Le mouvement populaire a réaffirmé sa lutte unitaire, en développant un sentiment de solidarité nationale et sociale qui transcende les divisions ethniques et confessionnelles. Ainsi, les populations kurdes et assyriennes ont été dans leurs régions des fers de lance de l’opposition au régime d’Assad depuis le début de la révolution. De même, les réfugiés palestiniens de Syrie ont participé aux manifestations et à la lutte contre le régime et ont accueilli dans leurs camps de nombreuses familles syriennes fuyant la répression. Les réfugiés palestiniens ont d’ailleurs également souffert de la répression et comptent dans leurs rangs plus de 50 martyrs et des centaines ont été arrêtés par les forces de sécurité. Plusieurs camps de réfugiés palestiniens en Syrie ont été la cible de bombardements de l’armée du régime.

Dans de nombreuses manifestations, nous pouvons voir des écriteaux annonçant « Le sectarisme est le tombeau de la révolution ou des patries » ou « Non au sectarisme ! ». A la suite de chaque massacre du régime ou attentats non revendiqués, organisés pour beaucoup par le régime, les comités populaires les dénoncent et appellent à l’unité du peuple

Les comités locaux de coordination (CLC) en Syrie ont d’ailleurs organisé en juin dernier une campagne sous le slogan « La liberté est ma secte », dans lequel les CLC ont brandi des symboles et panneaux rejetant le discours sectaire, les pratiques sectaires du régime, et les tentatives meurtrières ce celui-ci qui s’emploie à transformer la révolution syrienne en un piège sectaire. Au sein du Comité de la ville de Saraqeb, les manifestants des CLC ont brandi des panneaux qui représentaient les symboles de toutes les confessions syriennes, tandis que des manifestants à Daeel manifestaient avec une pancarte disant « A l’avenir, en Syrie, la politique d’exclusion sera terminée ».

Au début de la révolution, le groupe Facebook « La révolution syrienne 2011 » a condamné de façon répétée le sectarisme et toute forme de discrimination entre les Syriens. Ce groupe a publié, dès le 24 mars 2011, un code éthique contre le sectarisme en Syrie. En octobre 2011, des militants syriens chrétiens soutenant la révolution dénonçaient la proclamation faite en France par le patriarche maronite Béchara Boutros Raï. Ce dernier disait que le renversement du régime Assad serait une menace pour les chrétiens en Syrie. Ils rappellent au patriarche Raï que les chrétiens ont vécu pendant « des centaines d’années avec leurs frères Syriens sans crainte et personne, absolument personne, n’a aucun mérite à ce niveau : les chrétiens sont une partie indivisible de ce pays ».

Ces indicateurs témoignent de la conscience politique et humaniste d’une grande majorité au sein du mouvement populaire. Le peuple syrien a conscience que la lutte contre le confessionnalisme passe par la lutte et le renversement de ce régime criminel et par un changement radical de la société.

Cela ne signifie pas pour autant que le sectarisme n’existe pas en Syrie au sein du mouvement populaire. Il existe et il ne faut pas nier son existence. Dans un processus révolutionnaire, différentes idéologies sont présentes et se combattent, et certains groupes en Syrie ont recours à la propagande sectaire dans leur lutte contre le régime.

Le rôle de la gauche révolutionnaire

Quel est donc le rôle de la gauche révolutionnaire dans ces circonstances ? Devrions-nous quitter la bataille et attendre une révolution sociale parfaite, comme certains le font et ont fait de la gauche traditionnelle ? Ou devons-nous décider d’être une partie intégrante de ce processus révolutionnaire et jeter nos forces totalement dans cette lutte pour renverser le régime tout en travaillant pour la radicalisation des différents éléments de la révolution ?

Lénine a répondu à cette question il y a quelque temps :

« Croire que la révolution sociale soit concevable (…) sans explosions révolutionnaires d’une partie de la petite bourgeoisie avec tous ses préjugés, sans mouvement des masses prolétariennes et semi-prolétariennes politiquement inconscientes contre le joug seigneurial, clérical, monarchique, national, etc., c’estrépudier la révolution sociale. C’est s’imaginer qu’une armée prendra position en un lieu donné et dira “Nous sommes pour le socialisme”, et qu’une autre, en un autre lieu, dira “Nous sommes pour l’impérialisme”, et que ce sera alors la révolution sociale ! (…) Quiconque attend une révolution sociale “pure” ne vivrajamais assez longtemps pour la voir. Il n’est qu’un révolutionnaire en paroles qui ne comprend rien à ce qu’est une véritable révolution. » (Lénine, Œuvres, 4e édition en français, volume 22)

Un processus révolutionnaire n’est pas d’une seule couleur et ne le sera jamais, sinon cela ne serait pas une révolution. D’autre part, le rôle de la gauche révolutionnaire est limpide : lutter contre le régime et radicaliser le mouvement populaire !

Le combat contre le confessionnalisme est donc une partie essentielle de la lutte pour la démocratie, la justice sociale, la laïcité et l’établissement de politiques solidaires avec les peuples luttant également pour la liberté et la dignité, et particulièrement le peuple palestinien.

Cette rupture avec les politiques et pratiques confessionnelles du régime s’oppose également aux États du Golfe dans leur propagande sectaire et également aux sections de l’opposition syrienne, — minoritaires il faut dire mais néanmoins présentes — soutenant ce genre de discours. Les États du Golfe, il convient de le rappeler, soutiennent financièrement quelques petits groupes armés islamistes, mais pas pour voir ou permettre la victoire de la révolution syrienne. Il s’agit bien au contraire d’une tentative de détourner la révolution syrienne de ses objectifs initiaux et toujours présents, c’est-à-dire une démocratie civile, la justice sociale et la liberté principalement, pour la transformer en guerre sectaire. Les États du Golfe craignent en effet une diffusion de la révolution dans la région qui menacerait leurs pouvoirs et intérêts. La transformation de la nature de la révolution en guerre sectaire permettrait aussi de faire peur à leurs propres populations en leur présentant les choses suivantes : tout changement dans la région a de grandes chances de tomber dans des guerres sectaires et donc il faut encourager le statu quo, en d’autres termes : le maintien des puissances dictatoriales.

Les directions réactionnaires de ces pays veulent intervenir en Syrie pour circonscrire le processus révolutionnaire et restreindre les conséquences politiques, sociales et économiques des révolutions.

Certaines parties de l’opposition ont également tenté de se construire une base locale à travers l’aide humanitaire ou le financement de certains groupes armés. Les Frères musulmans ont notamment été condamnés à plusieurs reprises pour ce type d’agissements, et un officier de l’ASL a d’ailleurs dénoncé le vol de donations par l’organisation islamiste et le non soutien à l’ASL mais à d’autres groupes non liés à cette dernière. De plus, les Frères musulmans ont aussi été accusés d’utiliser les fonds du CNS, dont ils contrôlent la distribution en Syrie grâce à leur mainmise sur la commission d’aide humanitaire, pour reconstituer une base populaire et milicienne à l’intérieur du pays, après trois décennies d’exil.

Révolution permanente !

Les masses populaires, face aux calculs politiques et à l’hypocrisie des puissances internationales et régionales, continuent de vouloir renverser le régime, 18 mois après le déclenchement du processus révolutionnaire dans le pays, mais surtout elles continuent à s’organiser et organiser la résistance pacifique et/ou armée pour libérer la Syrie de la tyrannie. Dans cette lutte, le mouvement populaire réitère de manière récurrente son attachement à la liberté, l’égalité et la justice sociale. La conscience politique et critique et les expériences militantes n’ont cessé de s’accroître en son sein, renforçant tous les jours la libération du peuple du joug autoritaire du régime et de l’influence de son idéologie totalitaire.

La formation d’organisations autonomes populaires par le bas à travers le pays comme des centres alternatifs populaires de pouvoir a également renforcé la conscience politique et les expériences propres du mouvement du peuple syrien en lutte.

La lutte du peuple syrien fait écho à cette phrase du Manifeste communiste : « les prolétaires n’ont rien à perdre que leur chaîne. Ils ont le monde à gagner ».

Nous le disons en toute simplicité mais avec pleine franchise et honnêteté : ceux et celles qui nient les révolutions populaires s’interdisent dès lors d’envisager l’émancipation par le bas et par le peuple ! Ils ne peuvent donc pas être considérés de gauche.

Le soutien de la gauche révolutionnaire pour la révolution s’inscrit dans la lutte pour l’émancipation du peuple syrien, et également dans notre soutien à la révolution permanente.

La révolution permanente signifie s’opposer et renverser le régime dictatorial des Assad, tout en s’opposant aux impérialismes mondiaux et régionaux, lesquels tentent de détourner le processus révolutionnaire syrien pour leurs propres intérêts et contre ceux du peuple syrien. C’est pour cette raison que nous refusons et condamnons toutes les interventions étrangères en Syrie, que ce soit de l’axe occidental et Saoudien/Qatari, tout comme l’axe Irano-russe qui soutient le régime dans sa répression contre le mouvement populaire et dans toutes ses capacités militaires et financières.

La continuation de la révolution s’inscrit aussi dans la volonté de construire une Syrie libre, démocratique, laïque et révolutionnaire qui s’emploie à éliminer toutes les inégalités et discriminations sociales, ethniques, de genre et religieuses, à appuyer le droit à l’autodétermination du peuple kurde, à respecter les minorités religieuses et ethniques, et à garantir les libertés démocratiques et politiques de tous et toutes.

La révolution sera permanente car elle s’engage également à mettre tout en œuvre pour libérer le Golan occupé, soutenir les droits du peuple palestinien pour le retour des réfugiés et à l’autodétermination sur le territoire de la Palestine historique, et assister les autres peuples de la région dans leurs luttes contre leurs dictateurs et l’impérialisme. ■

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