Les processus révolutionnaires pris dans l’étau des forces réactionnaires

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Cela fait maintenant presque quatre ans que les processus révolutionnaires du Moyen et d’Afrique du Nord ont débuté, et même si ces processus ne sont pas terminés, les objectifs initiaux de ces processus (démocratie, justice sociale, et égalité) n’ont jamais paru plus éloignés. Les deux forces majeurs qui se sont distingué et dominent depuis un certain moment la scène politique de la région sont les représentants des anciens régimes autoritaires d’un côté et les forces islamiques fondamentalistes et réactionnaires dans ses diverses composantes (des Frères Musulmans aux Jihadistes. Ces forces ne sont bien sûr pas complètement similaires et des différences majeurs existent entre elles, mais elles partagent une position contre révolutionnaire face au mouvement populaire et les objectifs de la révolution) de l’autre côté. En Tunisie, par exemple, la formation arrivée en tête des législatives d’octobre dernier et du premier tour des présidentielles en novembre est Nidaa Tounes, qui représente les intérêts des anciens régimes de Bourguiba et de Ben Ali, suivie des islamistes réactionnaires d’Ennahda.

Le retour ou bien la consolidation du pouvoir des représentants des anciens régimes ne se limite pas seulement à la Tunisie, mais c’est un phénomène régional. En Egypte, l’ancien dictateur Hosni Moubarak a été blanchi, le 29 novembre, de ces deux chefs d’accusation : la corruption et surtout son rôle dans la répression et la mort de plus de 850 manifestant-e-s au cours des 18 jours du soulèvement populaire qui ont conduit à sa chute, en février 2011. Les fils de Moubarak, Alaa et Gamal, accusés d’avoir détourné ou facilité le détournement de plus de 125 millions de livres égyptiennes (environ 14 millions d’euros), ont également été acquittés. Les accusations qui pesaient sur sept hauts responsables de la sécurité, dont l’ex-ministre de l’Intérieur de Moubarak, Habib al-Adly, ont été abandonnées… Pour rappel, depuis l’arrivée au pouvoir de Sissi, au moins 1400 partisans des Frères musulmans ont été tués, plus de 15 000 sympathisant-e-s de cette organisation ont été emprisonnés. J’ai déjà abordé le rôle contre révolutionnaire des Frères Musulmans dans le passé, mais cela n’empêche pas de dénoncer les exactions et crimes du régime de Sissi contre les membres de la confrérie car cela constitue des violations de droits démocratiques de bases. Se taire face à ses crimes s’est laissé le champ à la contre révolution dans sa répression et trahir des principes de bases de défenses de droit démocratiques. Le pouvoir s’en est d’ailleurs également pris à l’opposition libérale et de gauche, incarcérant de nombreux militant-e-s, notamment pour avoir enfreint une loi controversée qui limite le droit de manifester.

La contre-révolution incarnée par le régime de Sissi avance toujours davantage, avec le soutien résolu de l’Arabie Saoudite et des monarchies du Golfe, et maintenant même du Qatar. Ce dernier, ancien soutien du mouvement des Frères Musulmans en Egypte et qui accueil toujours des responsables de ces derniers, a exprimé son soutien au régime de Sissi suite aux pressions exercées par les différentes monarchies du Golfe le 9 décembre 2014 dans le cadre d’une conférence du Conseil de Coopération du Golfe. Le régime de Sissi cherche en effet à réhabiliter l’ancien régime autoritaire de Moubarak et consorts en poursuivant les mêmes politiques.

En même temps, le mouvement des Frères Musulmans sévèrement réprimé n’a pas fait une auto critique profonde de son passage au pouvoir et ses politiques autoritaires et contre révolutionnaire. Depuis la chute de Morsi, le mouvement a même renforcé son discours communautaire religieux agressif envers la minorité chrétienne copte, en l’accusant de toutes sortes de complots et d’être le principale responsable de la chute des Frères Musulmans au pouvoir, tout en refusant d’apporter son soutien aux demandes sociales et des nombreuses grèves de travailleurs réprimés par le pouvoir. Le seul mot d’ordre et slogan des Frères Musulmans à ses partisans ne sont pas les objectifs de la révolution (démocratie et justice sociale), mais uniquement le retour de Morsi.

Dans le cas de la Syrie, alors que dans le passé la solution d’un régime autoritaire sans Assad et avec quelques sections de l’opposition syrienne (libéraux et frères musulmans) proche de l’Occident et des monarchies du Golfe mais non représentative des révolutionnaires syriens était favorisé par les diverses forces impérialistes internationales et régionales, aujourd’hui ces dernières s’accordent à dire qu’ Assad pourrait finalement rester et être un allié dans la soi disant « guerre contre le terrorisme ». Le régime Assad serait dont blanchi des tous ses crimes et les destructions causés par ses forces armées et milices locales ou étrangères pour la défense du régime. On peut d’ailleurs constater que l’intervention en Syrie des Etats occidentaux, mené par les Etats Unis avec la collaboration de certaines monarchies du Golfe, n’a pas eu beaucoup d’effets et n’a pas empêché l’avancée des forces jihadistes, particulièrement l’Etat Islamique et Jabhat al Nusra (branche d’Al Qaida en Syrie), que ce soit contre les révolutionnaires syriens et les régions sous domination des forces kurdes du PYD en Syrie. De même, il y a toujours un refus des divers soi disants « amis » de la révolution syrienne d’aider politiquement et soutenir militairement les forces démocratiques et populaires en Syrie, dont l’Armée Syrienne Libre et les groupes kurdes du PYD (PKK syrien), qui ont combattu et combattent le régime Assad et les forces islamiques réactionnaires. Il faut d’ailleurs rappeler que ce sont ces deux composantes de l’ASL et PYD en plus du mouvement populaire syrien qui ont en premier lieu combattu l’expansion des forces jihadistes et islamiques réactionnaires en Syrie et ont payé un lourd tribut face à la tyrannie de ces groupes, tandis que le régime Assad laissait s’étendre ces derniers et concentrait sa répression contre les forces populaires, civils et armés, démocrates et progressistes du pays.

En Tunisie, comme mentionné avant dans le texte, les deux premières forces arrivées en tête des législatives sont Nidaa Tunis, représentants les intérêts des anciens régimes de Bourguiba et de Ben Ali, et du mouvement islamique réactionnaire En-Nahda, qui a été au pouvoir depuis octobre 2011 avec deux autres forces politiques. Nidaa Tunis apparaît comme le choix le plus attrayant aux yeux des organisations patronales tunisiennes, des chancelleries étrangères occidentales et des institutions financières internationales. De son côté, En-Nahda s’est employé à continuer les politiques économiques et sociales ultra-libérales de l’époque Ben Ali. En-Nahda s’est en outre engagé avec un zèle certain à respecter les engagements de la Tunisie envers l’Union Européenne et les institutions monétaires internationales comme le FMI et la BM pour se voir accorder de nouveaux prêts dépassant plusieurs milliards. En même temps, les syndicats combatifs et les demandes des travailleurs sont considérés comme parfois avoir été excessifs dans leurs revendications, y compris au niveau de la centrale, l’Union générale des Travailleurs Tunisiens (UGTT), selon Ghannouchi dans une interview de juillet 2014. De plus il accuse l’UGTT d’être un héritage de la France et que cette institution ne fait pas a priori d’une institution naturelle de la cité musulmane.

L’arrivée de En-Nahda au pouvoir n’a pas cessé les violences contre les opposant-es, comme on a pu le constater avec les assassinats politiques. Mais cette violences contre les opposants s’est également vu à travers les milices appelées « ligues de protection de la révolution » (LPR) considérés à la solde de En-Nahda. De nombreuses attaques ont été menées par ces derniers et des groupes salafistes contre différents groupes politiques et activistes, notamment des meetings politiques du Front Populaire et ses parti­san·e·s, et autres mi­li­tant·e·s et associations (dont les artistes empêchés de se produire pour « violation des principes islamiques »). Sans oublier également que le 4 décembre 2012, jour de la commémoration du 60e anniversaire de l’assassinat du leader et fondateur du mouvement syndical tunisien Farhat Hached, les LPR ont attaqué le siège de l’UGTT à Tunis avec des bâtons, des couteaux, des bombes à gaz, causant plus d’une dizaine de blessés. Cette violence de ces milices s’est également accompagnée d’un durcissement de la répression étatique contre les opposant·e·s et particulièrement contre de nombreux syndicalistes arrêtés à plusieurs reprises à cause de leurs activités syndicales.

Avant de devoir quitter le pouvoir, la Troïka, soit En-Nahda et leurs alliés, a voté un budget d’austérité et des politiques antisociales et antipopulaires. Les nouvelles mesures fiscales ouvertement défavorables aux couches moyennes et populaires ont été le détonateur d’un large mouvement de contestation, provoquant non seulement l’arrêt de ses mesures, mais aussi la démission forcée du président du gouvernement, l’islamiste Ali Laarayeidh.

Les oppositions qui ont lieu entre les représentants des anciens régimes et les forces islamiques réactionnaires et fondamentalistes ont pu être constaté dans les élections tunisiennes législatives ou bien dans la répression des membres des Frères Musulmans en Egypte par le régime de Sissi. Cela ne veut pas dire que les clashes entre ces deux forces n’ont pas laissé la place à des alliances et collaborations à certain moment. Il faut en effet se rappeler que le mouvement des Frères Musulmans en Egypte après la chute de Moubarak a entretenu des bonnes relations et même collaboré avec les dirigeants de l’armée jusqu’à la chute de Morsi en juillet 2013. Ils n’ont pas hésité à louer son rôle de « protecteur de la nation et de la révolution » à plusieurs reprises avant le renversement de Morsi. De plus, lorsque les Frères Musulmans dominaient le parlement et occupaient la présidence, ils n’ont pas remis en cause le pouvoir politique et économique de l’armée, tandis qu’il n’a pas dénoncé son rôle répressif contre le mouvement populaire égyptien par exemple durant les 18 jours du soulèvement en 2011 ou les crimes de Maspero en Novembre 2011 contre les manifestant-es égyptiens coptes.

En Tunisie, Nidaa Tunis et En-Nahda ont également collaboré à de nombreuses reprises dans le passé et n’ont pas caché leurs intentions de le faire dans l’avenir. Dans une interview en octobre 2014, Rached Ghannouchi n’a pas exclu la possibilité de travailler avec Nidaa et a ajouté que c’est le parti En-Nahda qui a empêché l’adoption de la loi d’immunisation de la révolution permettant ainsi à des personnes ayant appartenu à l’ancien régime de se présenter aux élections. A la suite de la victoire de Nidaa aux législatives, le vice-président d’En-Nahda Abdelfattah Mourou a déclaré qu’il n’était pas contre le fait qu’En-Nahda fasse partie du prochain gouvernement. Le leader du mouvement Nidaa Tounes et candidat à la Présidence de la République, Béji Caïed Essebsi, a d’ailleurs fait savoir que le mouvement En-Nahda n’est pas un ennemi et il a même indiqué que si l’intérêt suprême de l’Etat l’exige, Nidaa n’hésitera à aucun moment de former un front avec En-Nahda et que ceci ne peut être considéré comme une trahison pour ceux qui ont voté Nidaa aux législatives.

Lors des premières séances du parlement, cette collaboration a également été remarquée. Le seul vote intervenu le 2 décembre concernait une suspension de séance de 48 heures, pour laisser davantage de temps à Nidaa et En-Nahda pour négocier entre eux et/ou récupérer chacun des alliés. Le Front populaire a été le seul groupe parlementaire à s’y opposer et a été rejoint uniquement par des députés indépendants. Lors de la deuxième séance le 4 décembre, Nidaa et En-Nahda ont à nouveau voté ensemble pour les trois postes à pourvoir.

D’ailleurs pour rappel, le baron des affaires et soutien d’En-Nahda Mohammed Frikha avait déclaré que l’UTICA (association des patrons en Tunisie) a proposé aux différents partis, dont En-Nahda, d’intégrer des hommes d’affaires dans leur liste et a ajouté qu’il existe un certain consensus sur la ligne économique, notamment chez En-Nahda, Nidaa Tunis, et d’autres comme Afek (parti ultra libéral).

En conclusion, ces deux acteurs, les représentants des anciens régimes et les forces islamiques réactionnaires et fondamentalistes, sont des ennemis des objectifs initiaux des processus révolutionnaires. Les mouvements populaires, activistes et groupes qui portaient les objectifs initiaux des processus révolutionnaires ont d’ailleurs été attaqués par ces deux forces. Il d’agit de deux forces contre révolutionnaires et cela malgré une propagande politique différente. Les représentants des anciens régimes se présentent comme des défenseurs du modernisme, comme sauveur de l’unité de la nation et champion de la lutte contre le « terrorisme ». Les forces islamiques réactionnaires et fondamentalistes se présentent de son côté comme le garant de la religion islamique, de la morale, de l’authenticité de l’identité islamique et arabe, tout en faisant le lien avec la « Umma » islamique.

Ces deux discours, certes divergent en apparence, ne doivent pas nous faire oublier que ces deux mouvements partagent un projet politique très similaire : la volonté de limiter et réprimer les droits démocratiques et sociaux, tout en cherchant à garantir le système de production capitaliste et à continuer les politiques néolibérales qui appauvrissent des classes populaires de la région. De même ces deux forces contre révolutionnaires ne vont pas hésiter à utiliser un discours visant à diviser et à antagoniser les classes populaires sur des bases communautaires religieuses, ethniques, de genres, régionalistes, etc…

Pour ceux et celles qui choisissent de soutenir une de ses deux forces contre révolutionnaires en la présentant comme le choix du moins « pire », ils et elles font en fait le choix de la défaite et du maintien d’un système injuste dans lequel vivent les classes populaires de la région. Le rôle des révolutionnaires n’est pas de choisir entre différentes fractions de la bourgeoisie ou différentes fractions de la contre révolution qui sont soutenus par différents acteurs impérialistes internationaux et sous impérialistes régionaux. Notre rôle est de s’opposer aux différentes forces de la contre révolution et construire un front indépendant de ses deux formes de réactions et en s’inscrivant sur des bases démocratique, sociales, anti impérialistes et s’opposant à toutes les formes de discriminations et travaillant pour le changement radical de la société dans une dynamique par en bas qui fait des classes populaires l’acteur du changement.

En conclusion, face à ces affrontements ou collaboration entre les forces de la réaction, ne choisissons pas une des formes de la réaction, mais soutenons, construisons et organisons une alternative populaire et radicale pour les objectifs initiaux des révolutions démocratie, justice sociale et égalité.

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