L’impasse essentialiste

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Depuis les évènements tragiques de Paris en Janvier, les médias et politiques n’ont cessé de concentrer les discussions sur la religion islamique pour tenter d’expliquer les crimes et violences par les assassins de Paris, par Boko Haram et l’Etat Islamique (EI). Le débat se fait dès lors sur quelle interprétation ou tradition, progressiste ou réactionnaire, du Coran avons nous pour tenter d’expliquer les violences commises au nom de la religion.

Le problème de toutes ces discussions, c’est qu’elles axent l’explication de toutes violences commises au nom de l’Islam (y compris par Boko Haram et l’EI) dans la religion islamique et plus précisément le Coran. Il faut relever que dans ces nombreux débats dit « démocratiques », les islamophobes de tous poils tel que les Onfray, Zemmour, Finkelkraut et autres restent au devant de la scène sur les plateaux de télévision et journaux. L’islamophobie n’est en effet pas un phénomène nouveau et s’intensifie depuis les événements du 7 janvier.

Le Journal Libération a ainsi publié une interview du juriste d’origine palestinienne Sami Al-Deeb, islamophobe notoire et qui est très souvent republié dans des sites d’extrême droite racistes en France, qui nous explique qu’il faut interdire le Coran en France dans sa publication actuelle et soumettre les populations musulmanes à un test de citoyenneté comme les personnes de confession juive l’étaient à l’époque de Napoléon avant d’obtenir la nationalité française.

Les explications qui veulent trouver dans le Coran et dans la religion islamique les raisons des phénomènes de violence des attentats de Paris, de Daech, Boko Haram, etc… font fausse route, mais surtout renforcent les amalgames racistes et islamophobes tout en voulant octroyer une nature intrinsèquement violente à l’Islam et plus généralement aux populations musulmanes.

Les phénomènes cités doivent être analysés dans leurs contextes politiques sociaux et économiques et ne trouvent pas leur raison dans le Coran. Prenons par exemple l’EI : ce dernier est le résultat principalement de l’impérialisme occidental, des interventions des différents régimes autoritaires de la région du Moyen Orient en Iraq (Iran, Qatar, Arabie Saoudite, etc…), et du régime autoritaire et sectaire actuel de l’Iraq hérité de l’invasion de 2003, sans oublier dans le passé le régime de Saddam Hussein.[1]

De même, certains tentent d’expliquer les tensions religieuses actuelles entre Chiites et Sunnites au Moyen Orient dans le Coran ou comme une conséquence du conflit qui est apparu à la mort du prophète et sur sa succession il y a 1400 ans. Cela nie le contexte politique et sociale actuel hérité de l’invasion américaine et britannique en 2003 et du rôle de ces deux derniers dans la destruction du tissu social irakien et qui ont privilégié l’arrivée au pouvoir de forces politiques sectaires et réactionnaires.

Même si l’EI, Boko Haram et les assassins de Charlie Hebdo se réclament de l’Islam, la religion n’explique pas leurs comportements et leurs agissements. Ces groupes ou personnes ont des raisons qui s’inscrivent dans l’époque actuelle et non il y a 1400 ans.

Analyse t-on l’invasion américaine de l’Iraq par les paroles et les croyances religieuses de Bush (qui avait déclaré avoir entendu en rêve Dieu lui dire qu’il avait une mission et qu’il fallait envahir l’Iraq) ou bien selon des motivations impérialistes (politiques et économiques)? Allons-nous trouver les raisons de l’invasion américaine dans la Bible? Allons-nous analyser l’invasion américaine sur la base du comportement des chrétiens il y a 2000 ans? De même, lors de la tuerie perpétrée en Norvège le 22 juillet 2011 par Anders Breivik, qui affirmait agir pour préserver la chrétienté face au multiculturalisme, a-t-on cherché les raisons de son acte dans le christianisme ou la Bible ?

L’écrivain arabe, Aziz Al-Azmeh, affirmait que «la compréhension des phénomènes politiques islamiques nécessite l’équipement normal des sciences sociales et humaines, et non leur déni”. Ne pas s’atteler à cette tâche, c’est nous mener vers une essentialisation de « l’Autre », en l’occurrence aujourd’hui « du musulman ».

Toute religion n’existe en effet pas indépendamment des personnes, de la même manière que Dieu n’existe pas en dehors du domaine de l’action intellectuelle de l’homme. Bien au contraire la religion, comme le pouvoir surnaturel de Dieu, sont une expression mystique populaire des contradictions et des réalités matérielles dont les gens vivent.

C’est pourquoi il faut tenter de trouver les raisons de ces crimes, sans vouloir les excuser ou les justifier, perpétrés par ces groupes ou personnes et comprendre les motivations qui les ont poussé ou les poussent à agir dans ce sens. Ces raisons ne se trouvent pas en lisant le Coran ou la Bible, mais bien d’abord dans le contexte politique et socio-économique dans lequel se trouvent ces groupes et personnes et aussi dans les dynamiques internationales.

Les crimes et le parcours des djihadistes sont en effet à bien des égards un reflet des contradictions des politiques interne et externes de l’Etat Français. Comment ne pas parler de la violence étatique et policière toujours croissante, particulièrement contre les populations d’origines étrangères et musulmanes. L’Etat français contemporain est un Etat colonial et structurellement raciste qui traite encore très souvent de la même manière et avec les mêmes techniques les populations originaires des anciennes colonies. Dans les prisons, souvent très surchargées et sans réelle stratégie de réhabilitation des détenu-es, presque 70 % des prisonniers sont issus de populations d’ex colonies alors qu’au niveau national elles représentent moins de 10% de la population.

Au niveau social, les gouvernements successifs n’ont cessé de diminuer les services sociaux de l’Etat et ont appliqué des politiques de libéralisations économiques.   Cela a encore renforcé la ghettoïsation des quartiers où vivent les classes populaires en les appauvrissant toujours plus. Ce constat fut même tiré par le très droitier Premier Ministre Manuel Valls qui déclarait que certaines régions avaient été abandonnées par l’Etat et constituaient des Apartheids sociaux, ethniques et territoriaux.

Enfin il ne faut pas oublier les politiques impérialistes de la France et les nombreuses interventions militaires à l’étranger, particulièrement dans le monde Arabe et la dite « France-Afrique », sans oublier son soutien aux dictatures du Moyen Orient tel que l’Arabie Saoudite ou l’Algérie.

Au delà de se revendiquer de l’Islam, les assassins de Charlie Hebdo ont en effet dans leurs interviews, vidéos et autres parlé de la souffrance du peuple syrien, iraqien, de l’intervention française au Mali des offenses faites aux populations musulmanes en France et dans le monde, etc…

Il est nécessaire pour nous, à gauche, de comprendre ce genre d’évènements et/ou groupes et d’analyser de manière matérielle les dynamiques qui les sous-tendent, pour s’attaquer aux réels problèmes des sociétés en général. Lenine dans le texte « L’attitude du Parti des travailleurs à la religion » de mai 1909 écrit que nous, en tant que marxistes, « devons expliquer la source de la foi et de la religion des masses d’une façon matérialiste ». Il poursuivait en affirmant que si l’on ne s’attelait pas à cette tâche, nous n’aurions pas une vision différente des classes bourgeoises, qui accusent les masses d’ignorance pour expliquer le phénomène de la croyance religieuse. Le fondamentalisme religieux n’est en fait que l’expression de cette frustration et non sa source.

Et c’est pourquoi qu’il faut comprendre les fondamentalismes religieux, quel qu’ils soient, comme des facteurs et raisons modernes et qui trouvent leurs sources dans des phénomènes actuels et non du passé, même si leur propagande fait référence à un passé mystifié.

La barbarie des assassins de Paris et des groupes comme l’EI et Boko Haram se nourrit en premier lieu des contradictions et les différentes formes d’oppressions de leurs sociétés, mais aussi de la barbarie des Etats occidentaux capitalistes et impérialistes qui ont commis beaucoup plus de victimes que le djihadisme islamique. D’ailleurs, aucune égalité au niveau absolu ne peut égaler la barbarie des Etats occidentaux dans le nombre de victimes qu’ils ont causé à travers le monde. Ce sont des Etats occidentaux qui ont mené des interventions militaires destructives ces dernières décennies par exemple comme en Iraq en 2003, intervention qui a suivi l’embargo meurtrier contre le peuple irakien pendant plus de 10 ans. Ce sont des Etats occidentaux qui apportent leur soutien sans faille aux dictatures sanglantes au Moyen Orient, sans oublier un soutien total à l’Etat colonial et d’Apartheid d’Israel qui opprime depuis plus de 60 ans le peuple palestinien. Que dire des politiques néo-libérales imposées par les Etats occidentaux et les institutions monétaires internationales qui on causé l’appauvrissement de sociétés entières, des déplacements de populations, des famines, etc…

Nous devons mener une opposition sans merci aux politiques impérialistes des Etats occidentaux qui assassinent et appauvrissent les peuples de nombreuses régions du monde. Nous devons également opposer toutes les formes d’impérialismes internationales et d’impérialisme régionales qui ont tous pour objectifs d’écraser d’autres peuples pour les intérêts politiques de leurs bourgeoisies.

En même temps, aucune illusion ne doit exister sur les mouvements islamiques réactionnaires et djihadistes, qui dans le passé (entre les années 50 et fin des années 1970) ont reçu le soutien des Etats Occidentaux et des dictatures de la région du Moyen Orient pour affaiblir les mouvements progressistes et nationalistes de la région. Les mouvements islamiques réactionnaires et djihadistes ont suite à la répression et aux échecs des mouvements progressistes et nationalistes du Moyen Orient pu capter les frustrations de certaines tranches des classes populaires, mais ils ne représentent en aucun cas une alternative progressiste ou anti impérialiste, bien au contraire, ce sont des organisations ultra-réactionnaires, anti-démocratiques et anti sociales, certaines comme l’EI sont sans aucun doute des entités totalitaires et meurtrières.  Leurs comportements et attaques sur les forces démocratiques et progressistes durant les processus révolutionnaires témoignent de cette réalité. Ils sont dans une optique de guerre de civilisation et d’imposition autoritaire de leur hégémonie culturelle et religieuse contre une autre et non une perspective d’émancipation et de libération des classes populaires.

En conclusion et en plus de s’opposer aux politiques impérialistes des Etats occidentaux, la tâche de la gauche où qu’elle soit est de reconstruire un mouvement progressiste et démocratique large, qui permet l’unité et l’indépendance des classes populaires et travailleuses sans distinction ethnique, communautaires et autres qui est la seule voie pour la libération et l’émancipation des classes populaires. Cela ne signifie pas qu’il faut simplement avoir une approche « économiste », les luttes ouvrières ne seront pas suffisantes pour unir les classes populaires. Bien sûr que la gauche radicale doit être à la tête de la lutte contre les politiques d’austérité et néolibérales, mais la gauche radicale doit être le champion de la défense des droits démocratiques dans leur ensemble que ce soit dans la liberté d’expression ou la lutte contre le racisme. L’islamophobie, comme les autres formes du racisme, est un instrument des classes dirigeantes pour diviser les classes populaires et les détourner de leur réel ennemi: la classe bourgeoise.

Pour construire un mouvement progressiste, nous devons comprendre comment, au-delà des dynamiques capitalistes, les questions de genre, de discrimination basée sur la religion et/ou sur la « race » influencent à la fois la structure et les dynamiques de nos sociétés et de nos lieux de travail et les processus de développement de la conscience. Il ne s’agit pas de savoir si les classes passent avant le genre/ race/ religion ou l’inverse, mais comment ces éléments interviennent ensemble dans la production et les relations de pouvoir capitalistes, qui se traduisent par une réalité complexe.

Les discriminations basées sur la race, le genre, les conditions économiques, les oppressions culturelles et idéologiques ne doivent pas être sous-estimées, au risque de perdre de vue la complexité de la tâche, au moment de construire un mouvement progressiste comprenant des travailleurs et travailleuses de tous les horizons. L’absence de prise en compte de ces intersections dessert la volonté d’unir les classes populaires et le projet politique visant la transformation radicale de la société.

A nous de nous attaquer aux sources des problèmes (le capitalisme, l’impérialisme et le racisme, etc…) et donc des politiques des Etats capitalistes occidentaux et autres, pour réellement couper l’herbe sous les pieds des forces ultra réactionnaires et les faire disparaître.

Joseph Daher

[1] pour plus d’information voir: http://www.npa2009.org/idees/lirak-une-souffrance-continue-aux-causes-multiples

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