Syrie, et maintenant?

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Cela fait maintenant plus de quatre ans que les processus révolutionnaires du Moyen-Orient et d’Afrique du Nord ont débuté, et même s’ils ne sont pas terminés, leurs objectifs initiaux (démocratie, justice sociale, et égalité) n’ont jamais paru plus éloignés. La réaction sous toutes ses formes a engagé sa contre-offensive. Pourtant les aspirations à la liberté et à la justice restent entières, et les mobilisations se poursuivent.

En Syrie, en conséquence des actions militaires et politiques et de la guerre du régime Assad contre le mouvement populaire et les civils, nous assistons à une catastrophe humanitaire et socio-économique. De pans entiers de villes  ont été détruites, et plus de la moitié de la population syrienne sont des déplacés internes ou réfugiés dans les pays voisins. Plus de 210 000 personnes sont mortes depuis le début de la révolution, 80% du peuple syrien vit aujourd’hui sous ou autour du seuil de pauvreté, l’espérance de vie s’est réduite de 20 ans et les pertes économiques sont estimées à plus de 200 milliards de dollars depuis 2011.

Sur le plan politique, le régime de Bachar al-Assad, assisté par ses alliés russes, iraniens et le Hezbollah, ainsi que d’autres milices confessionnelles, est toujours au pouvoir et a accumulé les victoires militaires importantes avec des avancées significatives sur le terrain depuis 2014, y compris la reprise de la ville de Homs en mai 2014. Le régime Assad contrôle 40% du territoire de la Syrie, mais dans lequel 60% de la population vit. Néanmoins, le régime a connu une série de revers militaire depuis le début d’année dont la perte récente de la ville d’Idlib en Mars 2015 au profit d’une coalition de groupes armées dominée par Jabhal Al Nusra (la filiale syrienne al-Qaïda) ou le passage frontalier de Nassib avec la Jordanie tombée sous le contrôle d’une coalition de groupes de l’ASL et d’islamistes.

Malgré ces récents revers, la perspective de la chute du régime Assad n’a jamais paru si lointaine. Cette situation est renforcée par la volonté apparente des pouvoirs régionaux et internationaux de stabiliser la région et de mettre fin aux processus révolutionnaires au niveau régional. Cela est fait sous le couvert de la «guerre contre le terrorisme» et la menace du groupe de l’Etat islamique (EI). Cette propagande est reprise par la dictature d’Abdel Fattah al-Sissi en Egypte et les monarchies réactionnaires du Golfe, tout en trouvant de plus en plus d’échos dans les pays occidentaux. Les gouvernements occidentaux adoptent et appliquent en effet des nouvelles politiques répressives et liberticides sous le prétexte de faire face à la menace terroriste en Europe.

Il faut également comprendre l’intervention militaire au Yémen de la coalition menée par l’Arabie Saoudite, et qui comprends tous les pays du  Conseil de Coopération du Golfe (CCG) sauf l’Oman, l’Egypte, le Maroc, la Jordanie, le Soudan et le Pakistan, dans une volonté contrôler les aspirations populaires du peuple yéménite, pays le plus peuplé et le plus pauvre de la péninsule arabique, et qui contrôle le passage de Bab el Mandeb (l’entrée Sud de la mer Rouge), et empêcher toutes velléités de liberté des populations opprimées des monarchies du Golfe, en plus de forger une coalition « sunnite » pour s’opposer aux volontés de la République Islamique d’Iran d’étendre son influence politique dans la région.[1] 

Ré-alignement régional et international contre les peuples

Au niveau régional, on voit une volonté de consolider les anciens régimes. Par exemple les relations avec le régime autoritaire de Sissi en Egypte se sont normalisé rapidement ces derniers mois suivant l’accord commercial conclu entre le gouvernement français et le régime égyptien concernant la vente des avions militaires Rafale, en plus d’autres contrats conclus par différentes sociétés françaises avec le régime égyptien. C’est sans parler de la conférence économique internationale, avec la présence de  représentants de plus de100 pays et 25 groupes ou organismes internationaux,  organisée par le régime égyptien dans la station balnéaire de Charm el-Cheikh pour attirer les investisseurs étrangers mi mars. L’Arabie Saoudite, le Koweit et les Emirats Arabe Unis ont annoncé des aides cumulées de 12 milliards de dollars, sous forme d’investissements pour l’économie égyptienne et d’aides au développement, et dont trois milliards seront déposés à la Banque centrale. Les Etats Unis de leurs côtés ont finalement annoncé mi avril le dégel de la dernière enveloppe de 650 millions de dollars pour le régime égyptien qui avait été bloqué après la destitution de Morsi et conditionnée par des réformes démocratiques. Cette enveloppe fait partie des 1,5 milliards de dollars d’aide au régime égyptien alloué chaque année par les Etats Unis, dont 1,3 milliard en assistance militaire.Cela s’ajoute aux hélicoptères de guerre Apache livrés récemment pour soutenir Le Caire dans sa lutte contre les jihadistes dans le Sinai.

Dans le cas de la Syrie, tandis que dans le passé, la solution d’un régime autoritaire sans Assad et avec quelques sections de l’opposition syrienne, pas représentatif du mouvement populaire d’un côté et de l’autre côté lié aux gouvernements occidentaux et aux monarchies réactionnaires du Golfe et de la Turquie, a été favorisée par les différentes forces impérialistes internationales et régionales, ces dernières forces semblent aujourd’hui de plus en plus de convenir qu’Assad pourrait finalement rester et être un allié dans la soi-disant «guerre contre le terrorisme»; l’objectif le plus important étant la lutte contre l’EI.

Cela est illustré par la visite de quatre députés français (dont de l’UMP et du PS) à Damas au dictateur Assad en Février 2015 et la tendance mondiale à mettre la priorité à vaincre l’EI, en n’excluant pas une alliance avec le régime Assad pour y arriver. Il y aussi eu au même moment les déclarations de l’envoyé spécial de l’ONU, De Mistura, qui a déclaré qu’Assad faisait partie de la solution pour mettre fin au conflit en Syrie. Même le secrétaire d’Etat américain John Kerry a déclaré que bien qu’Assad ait perdu tout semblant de légitimité, la priorité des États-Unis reste de vaincre l’EI. Le chef de la CIA John Brennan confirma ce point de vue quelques jours après.

C’est dans ce cadre qu’il faut comprendre l’intervention militaire internationale – dirigée par les Etats-Unis et les gouvernements occidentaux avec la collaboration de certaines monarchies du Golfe – contre l’EI et d’autres groupes djihadistes tels que Jabhat al-Nusra depuis l’été 2014. L’intervention n’a pas pour objectif d’aider les révolutionnaires syriens dans leur lutte contre le régime d’Assad. De même, cela s’ajoute au refus permanent par les divers soi-disant «amis» de la révolution syrienne d’assister et soutenir politiquement et militairement de manière véritable, en fournissant par exemple des armes et un matériel militaire précis, les forces démocratiques et populaires en Syrie, y compris les composantes démocratiques de l’Armée syrienne libre (ASL) et du PKK syrien, le PYD, qui ont combattu et combattent le régime d’Assad et les forces islamiques réactionnaires et djihadistes.

Ce processus de rapprochement avec le régime d’Assad se produit alors que les forces fondamentalistes islamiques et djihadistes continuent d’attaquer des composantes démocratiques de l’ASL dans certaines régions et les forces militaires kurdes, et les militant-es démocratiques qui refusent leurs pratiques et la domination autoritaires.

La situation humanitaire et politique catastrophique en Syrie n’a pas empêché la continuation de résistances populaires, même affaiblies, dans différentes régions de Syrie contre l’autoritarisme des forces d’Assad et des groupes islamiques réactionnaires et djihadistes. Des manifestations populaires massives dans certaines régions et quartiers libérés ont d’ailleurs eu lieu mi mars pour célébrer les quatre ans du début de la révolution. Par exemple dans les quartiers libérés d’Alep, un carnaval a été organisé, avec concerts, danses et pièces de théâtres, ainsi que diverses campagnes rappelant les objectifs de la révolution ont été réalisés. D’autres campagnes civiles ont également été organisées par exemple à Douma, banlieue de Damas, malgré les bombardements répétés du régime.[2]

Putschs contre-révolutionnaires

La Syrie est la situation la plus aiguë et violente en termes d’affrontement entre forces contre révolutionnaires, qui a caractérisé la scène politique de la région ces quatre dernières années.

Les deux forces majeures qui se sont distinguées et dominent la scène politique de la région sont les représentants des anciens régimes autoritaires, d’un côté, les forces islamiques fondamentalistes et réactionnaires (Sunnites et Shiites) dans leurs diverses composantes. Cet ensemble s’étend des mouvements des Frères musulmans et Hezbollah aux différents groupes djihadistes. Ces forces ne sont bien sûr pas similaires, des différences majeures existent entre elles, mais elles partagent une position contre-révolutionnaire face au mouvement populaire et aux objectifs de la révolution.

Les relations entre ces deux forces contre révolutionnaires ont été caractérisé par des clashs violents et opposition importantes, comme nous avons pu le constater à travers la répression des Frères musulmans en Egypte, ou bien la confrontation militaire en Syrie entre les forces armées du régime Assad  et les différentes forces islamiques réactionnaires et djihadistes.

Cependant ces relations peuvent également être caractérisé par des alliances ou au mieux des collaborations communes à des moments donnés. Le meilleur exemple de cette collaboration est le cas de la Tunisie avec le nouveau gouvernement qui est composé de Nidaa Tunis, qui représente les intérêts des anciens régimes de Bourguiba et Ben Ali, et du mouvement islamique fondamentaliste de Nahda, branche des Frères Musulmans en Tunisie.  En plus de cela, Il faut se rappeler qu’après la chute de Moubarak, le mouvement des Frères musulmans en Egypte a entretenu des bonnes relations et a même collaboré avec les dirigeants de l’armée, jusqu’au renversement de Morsi en juillet 2013. Ils n’ont pas hésité à louer le rôle de l’armée comme « protecteur de la nation et de la révolution » a plusieurs reprises avant le renversement de Morsi. De plus, lorsque les Frères Musulmans dominaient le parlement et occupaient la présidence, ils n’avaient pas remis en cause le pouvoir politique et économique de l’armée, ni dénoncé son rôle répressif contre le mouvement populaire.

En Syrie, il faut se souvenir que des centaines de membres, et beaucoup de cadres de mouvements fondamentalistes et djihadistes ont bénéficié des amnisties accordés par le régime Assad au début de la révolution, une amnistie qui ne comprenait pas les démocrates et autres révolutionnaires qui continuent de languir en prison lorsqu’ils n’ont pas été assassiné.  Le régime Assad n a pas non plus combattu systématiquement les forces djihadistes et fondamentalistes, comme illustré dans le cas de la ville de Raqqa occupée par l’EI, qui a été épargné par les bombardements depuis son occupation jusqu’au bombardements américains en août 2014 et dont aujourd’hui les bombardements visent les zones civiles et non les quartiers généraux de l’EI. Le régime Assad a conclu divers accords pétroliers d’abord avec Jabhat al-Nusra puis ensuite l’EI depuis 2013, sans parler d’autres formes d’accords directs ou indirects avec ces forces.

En outre, ces groupes fondamentalistes et de djihadistes ont bénéficié du soutien financier de réseaux privés de donateurs dans les monarchies du Golfe qui voulaient transformer la révolution populaire en une guerre civile confessionnelle.

Conclusion

Ces deux acteurs, les représentants des anciens régimes et les forces islamiques réactionnaires et fondamentalistes, sont des ennemis acharnés des objectifs initiaux des processus révolutionnaires. Les mouvements populaires, militants et groupes portant ces objectifs ont d’ailleurs été attaqués par ces deux forces. Le Camp Yarmouk symbolise cette situation, qui après avoir subi quasiment deux ans de blocus par le régime privant la population de tout vient d’être envahi militairement par l’EI avec l’assistance de Jabhat al Nusra en avril.

Il s’agit de deux forces contre-révolutionnaires, par-delà les différences entre leurs discours. Les représentants des anciens régimes se présentent comme des défenseurs du modernisme, des sauveurs de l’unité de la patrie et des champions de la lutte contre le « terrorisme ». Les forces islamiques réactionnaires et fondamentalistes se présentent de leur côté comme les garantes de la religion islamique, de la morale, de l’authenticité de l’identité islamique et arabe, tout en faisant le lien avec la « Ummah » (communauté des croyants ou « Nation »)  islamique.

Ces deux discours, certes divergents en apparence, ne doivent pas nous faire oublier que les deux mouvements partagent un projet politique très similaire : limiter et réprimer les droits démocratiques et sociaux, tout en cherchant à garantir le système de production capitaliste et à continuer les politiques néolibérales qui appauvrissent les classes populaires de la région. De même, ces deux forces contre-révolutionnaires n’hésitent pas à utiliser un discours visant à diviser et opposer les classes populaires sur des bases communautaires religieuses, ethniques, de genre, régionalistes, etc.

Les différences politiques qui ont choisi et choisissent de soutenir l’une de ces deux forces contre-révolutionnaires, en la présentant comme le choix du « moindre mal », font en fait le choix de la défaite et du maintien du système injuste dans lequel vivent les classes populaires de la région. Le rôle des révolutionnaires n’est pas de choisir entre différentes fractions de la bourgeoisie et de la contre-révolution, soutenues par différents acteurs impérialistes ou sous-impérialistes.

Dès lors en Syrie, il y a deux priorités. Tout d’abord, sur le plan humanitaire, il faut faire tout ce qui est possible pour alléger les souffrances des masses populaires afin qu’ils soient en mesure de retrouver leur capacité à organiser et à poursuivre leur lutte pour la libération et l’émancipation. Tout d’abord, cela signifie le retour rapide des réfugiés dans leurs foyers, la levée des sièges sur les régions «libérées», la fin des bombardements et la destruction des villes et de la libération de dizaines de milliers de prisonniers.

Deuxièmement, sur le plan politique, il faut rassembler et aider politiquement et économiquement toutes les organisations démocratiques et populaires qui constituent le mouvement populaire à l’intérieur et à l’extérieur de la Syrie et qui tentent encore de maintenir les objectifs initiaux de la révolution : la démocratie, la justice sociale et l’égalité. Ce sont ces organisations, indépendantes du régime Assad et des forces islamiques réactionnaires, qui représentent l’espoir d’une nouvelle Syrie.

Joseph Daher

Avril 2015

Notes

[1] Voir article pour plus d’informations: http://www.internationalviewpoint.org/spip.php?article3974

[2] Pour voir résistances populaires en 2015 en Syrie, lire cet article : https://syriafreedomforever.wordpress.com/2015/03/28/popular-resistance-in-syria-despite-everything-for-the-celebrations-of-the-fourth-year-of-the-revolution/

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