Le confessionnalisme, arme des contre-révolutions

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La plupart des médias expliquent les conflits confessionnels au Moyen-Orient et en Afrique du Nord par le réveil de passions primordiales ou de haines ancestrales entre différentes communautés: chiites contre sunnites en Irak, au Bahreïn et au Liban; alaouites contre sunnites en Syrie; ou même chrétiens contre sunnites en Egypte. Cela sous-entend que le confessionnalisme, reliquat du passé, empêche la modernisation de ces pays. En même temps, les identités et haines confessionnelles sont interprétés comme autant de caractéristiques intrinsèques des peuples de la région, par opposition à «nous», Européens ou Occidentaux, qui nous nous en serions défaits au profit d’une conception moderne de la citoyenneté égalitaire entre tous et toutes… Et ce, sans s’étendre sur la remise en cause de ce postulat par les différentes formes de discriminations (racisme, homophobie, sexisme, etc.) qui traversent les sociétés européennes et dont les Etats sont souvent les producteurs et sans relever les conflits européens (Balkans, Irlande) dans lesquels l’identité religieuse est revendiquée.

Or le confessionnalisme n’est pas un héritage issu du passé, mais un produit de la modernité. Les discriminations religieuses ont certes toujours existé, mais elles étaient sous-tendues par des dynamiques très différentes de celles en cours depuis le début du 20ème siècle. L’historien libano-palestinien Oussama Makdissi, spécialiste du confessionnalisme au Liban, explique ce dilemme: «Dans la majeure partie de la littérature sur l’histoire du Moyen-Orient, le confessionnalisme religieux a été caractérisé comme un obstacle à la modernité et comme un symptôme d’un soi-disant ‘arc de crise’ (entendu comme un élément essentiel aux crises politiques de la région). Cette interprétation a conduit à un chemin de plus en plus frustrant de recherche historique, avec quelques chercheurs étudiant de manière innocente le passé pour obtenir des réponses, alors que le confessionnalisme religieux va de l’avant, croissant de manière toujours plus enracinée et complexe. Son avènement ne signifie pas un retour aux traditions. Il a marqué au contraire une rupture, la naissance d’une nouvelle culture qui distinguait l’appartenance religieuse comme étant la caractéristique publique et politique qui définit le citoyen moderne.»

Produit de la modernité, le confessionnalisme a été un instrument des classes au pouvoir, monarchies ou pseudo-républiques, d’un côté, et des mouvements issus du fondamentalisme islamique, de l’autre, pour diviser les classes populaires et les éloigner des questions politiques et socio-économiques susceptibles de les unir. L’usage politique du confessionnalisme s’est particulièrement renforcé ces dernières décennies, avec en toile de fond la rivalité entre la République islamique d’Iran (RII) et les monarchies du Golfe menées par l’Arabie Saoudite. L’instauration, en 1979, de la RII et sa volonté d’exporter le modèle de «révolution islamique» dans la région, en finançant certains groupes, ont provoqué une réaction des monarchies du Golfe. Dans ces pays, les minorités chiites ont été la cible d’un discours salafiste haineux en Arabie saoudite notamment, d’une propagande politique les stigmatisant comme autant d’éléments d’une «5 ème colonne iranienne», et d’une exclusion sociale de certains secteurs. Le récent attentat-suicide contre une mosquée chiite à Qatif, en Arabie saoudite, qui a fait une vingtaine de morts et a été revendiqué par le groupe de l’Etat islamique, n’a pas empêché les populations chiites du royaume de condamner le discours haineux dirigé contre elles de la part des médias et de l’establishment religieux wahhabite (proche du salafisme) directement issu de l’Etat des Saoud. Il faut savoir que la RII discrimine aussi, politiquement et socialement, ses populations arabes de confession sunnite, et que Téhéran a interdit toute construction de mosquée sunnite.

Par ailleurs, la guerre entre groupes extrémistes chiites et sunnites en Irak, entre 2006 et 2008, a alimenté les tensions confessionnelles dans toute la région. L’invasion de l’Irak par les Etats-Unis et la Grande-Bretagne, en 2003, a vu, après la chute du dictateur Saddam Hussein, le pays tomber dans l’orbite pro-iranienne par l’arrivée au pouvoir de groupes fondamentalistes islamiques chiites proches de la RII.

Finalement, face aux soulèvements populaires qui ont secoué la région depuis l’hiver 2010-2011, ces mêmes acteurs ont encore fait usage du confessionnalisme pour justifier des interventions dans la région ou bien discréditer des mouvements populaires en les présentant comme des complots soutenus par une puissance étrangère. Des «républiques» en fait des dictatures autoritaires et sanglantes comme la Syrie et l’Egypte ne sont pas en reste. L’Etat égyptien, dont l’ordre militaire est le réel décideur, n’a pas hésité à attiser les tensions contre sa minorité chrétienne copte à plusieurs reprises. Ils ont notamment réprimé de manière sanglante une manifestation à Maspero au Caire en novembre 2011, dont les coupables n’ont pas été inquiétés.

Le régime Assad, de son côté, n’a cessé, au cours de ses quatre décennies de pouvoir, de diviser les Syriens selon leurs confessions, ethnies et tribus, à travers différentes politiques réactionnaires et clientélistes, tout en réprimant les organisations syndicales, étudiantes, féministes et partis politiques progressistes. Un scénario similaire s’est répété au début du soulèvement populaire en Syrie, tandis que le régime Assad faisait appel à des milices confessionnelles fondamentalistes chiites étrangères pour combattre à ses côtés.

L’arme du confessionnalisme doit être combattue sans relâche, d’où qu’elle vienne.

Joseph Daher

29/05/2015

Article publié dans le journal le Courrier

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