La Turquie d’Erdogan: répression, autoritarisme et terreur

822137-000_par8315737Le nouvel attentat-suicide le 13 janvier 2016 revendiqué par Daech (le quatrième en 6 mois après ceux de Diyarbakır, Suruç, Ankara), qui a causé la mort de 10 personnes en plein milieu du quartier touristique de Sultan Ahmet à Istanbul, n’a rien changé à la politique du gouvernement de l’AKP. Ce dernier continue au contraire et sans retenue sa répression généralisée contre les kurdes et opposant-es démocrates et progressiste…

Guerre contre les kurde

Depuis décembre 2015, les forces armées turques ont intensifié leurs campagnes de répressions dans les zones civiles du sud-est du pays à majorité kurde ces dernières semaines, provoquant l’exode de quelques 200 000 personnes.

10 000 hommes au total,   appuyés par des chars, ont été mobilisés pour cette offensive qui vise à déloger les militant·e·s kurdes des centres urbains et se concentre sur deux villes proches des frontières syrienne et irakienne, Cizre et Silopi. L’armée turque a détruit des maisons, écoles et hôpitaux. L’année scolaire a été abruptement interrompue tout comme les services sanitaires, faute de médecins.

Le 14 décembre dernier, le premier ministre turc, Ahmet Davutoglu, avait promis que les forces de sécurité allaient nettoyer « quartier par quartier, rue par rue, maison par maison » les villes du sud-est des « éléments terroristes ». Les opérations militaires des forces de sécurité turques contre les groupes de résistances kurdes locales, y compris avec des militant·e·s du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK), ont conduit a de nombreux affrontements meurtriers. Sous prétexte de lutter contre le terrorisme, les forces de sécurité turques ont tué des centaines de civils durant ces périodes de couvre-feu.

Selon les données publiées par l’Association des Droits de l’Homme et la Fondation des Droits de l’Homme de Turquie, 173 civils ont été victimes d’exécutions arbitraires et 226 autres ont été blessés par la police ou l’armée turque dans le courant de l’année 2015. Parallèlement à ces massacres de civils, les autorités turques tentent d’étouffer la volonté politique des Kurdes en arrêtant des militants et représentants politiques. Selon un rapport récent de l’Association des Droits de l’Homme de Turquie, cette répression politique s’est soldée par plus de 6000 arrestations de militants kurdes pour la seule année 2015, dont près de 1300 ont été incarcérés. Parmi ces derniers, figurent 17 Maires et de nombreux autres élus locaux.

En même temps, les blocus des villes de Sûr/Diyarbakir, Nusaybin, Kerboran, Cizre et Sirnak se poursuivent jusqu’à aujourd’hui. Des couvre-feux répétitifs ont été imposés sur ces localités au cours desquels la police et l’armée turques se livrent à des exactions et des exécutions arbitraires contre les civils. Les quartiers kurdes sont bombardés par des tanks et des hélicoptères. Ils sont totalement encerclés par des unités militaires lourdement armées. Toute circulation, entrée ou sortie est interdite. La fourniture d’eau et d’électricité est interrompue.

L’armée et la police conduisent jusqu’à aujourd’hui des opérations de répressions contre divers groupes et jeunes activistes, notamment le Mouvement de la jeunesse patriotique révolutionnaire, la branche jeunesse du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK). Plus de 200 000 personnes vivent dans les zones concernées, qui englobent les villes de Cizre et Şırnak, et le quartier de Sur, dans la ville de Diyarbakır. Certaines n’ont pas accès à la nourriture ni aux soins, outre les graves pénuries d’eau et d’électricité. Plus de 150 civils et au moins 24 soldats et policiers auraient été tués depuis la mise en place des couvre-feux en août 2015.

La répression du gouvernement de l’AKP est sanglante. Le 4 janvier 2016, Sevê Demir, membre de l’Assemblée du Parti Démocratique des Régions (DBP), Pakize Nayir, co-présidente de l’Assemblée populaire de Silopi et Fatma Uyar, membre du congrès des Femmes Libres (KJA) ont été exécutées à Silopi alors qu’elles étaient dans les mains des forces de sécurité du gouvernement turc. Des membres de la Marche Mondiale des Femmes ont d’ailleurs organisé un rassemblement le 21 janvier 2016 à Genève devant Consulat général de Turquie pour dénoncer ces crimes. Elles ont également envoyé une lettre au gouvernement turc à Ankara par poste recommandée demandant notamment l’arrêt des assassinats et de la répression, car le consulat de Turquie de Genève a refusé de la prendre de main à main.

Le gouvernement turc a également réitéré à nouveau que le PKK et Daech étaient similaires à ses yeux. Le premier ministre a aussi déclaré qu’il n’hésiterait pas à bombarder les forces du PYD (le PKK syrien) en Syrie tout comme il a bombardé le PKK dans le nord de l’Irak. L’Etat Turc ne veut pas voir l’influence du PKK en Syrie s’étendre tout le long de la frontière avec la Turquie et dès lors n’a pas hésité à soutenir la coalition de l’Armée de la Conquête, dominé par Jabhat Al Nusra (branche d’Al-Qaeda en Syrie) et Ahrar Sham (un groupe salafiste djihadiste).

Face à ces campagnes de répressions violentes, les habitant·e·s de nombreuses villes kurdes ont tenté de mettre en place des structures locales d’autogestion pour se défendre face à la répression militaire de l’armée. Les résistances populaires dans les diverses régions sous couvre feux continuent également malgré tout.

Répression contre les intellectuels

Le président Erdogan et le gouvernement de l’AKP se sont également lancé à l’attaque des universitaires signataires de la pétition « Nous ne serons pas complices de ce crime », qui a recueilli plus de 1100 signatures d’enseignants-chercheurs et revendique le retour aux conditions du cessez-le-feu et la reprise des négociations avec le mouvement kurde. Les signataires dénoncent les politiques meurtrières de l’État turc et exigent que « cessent les massacres et l’exil forcé qui frappent les Kurdes et les peuples de ces régions, la levée des couvre-feu, que soient identifiés et sanctionnés ceux qui se sont rendus coupables de violations des droits de l’homme, et la réparation des pertes matérielles et morales subies par les citoyens dans les régions sous couvre-feu. à cette fin, nous exigeons que des observateurs indépendants, internationaux et nationaux, puissent se rendre dans ces régions pour des missions d’observation et d’enquête ».

Dans un discours délivré le 15 janvier, le président Erdoğan a déclaré que les universitaires, qui se rangent dans le camp de la pire noirceur, «commettent le même crime que ceux qui commettent des massacres». En début de semaine, le président a dénoncé la pétition comme une «trahison» et qualifié les universitaires de «cinquième colonne» pour les terroristes. De plus, le Conseil de l’enseignement supérieur, puis par la suite les rectorats, ont un par un affirmé que la pétition était inacceptable et que le nécessaire allait être fait vis-à-vis des signataires… Plusieurs universitaires ont depuis signalé avoir reçu des menaces sur les réseaux sociaux, par téléphone et via des messages laissés à leurs universités. Et le chef de mafia d’extrême droite et grand supporter d’Erdogan, Sedat Peker, a déclaré encore une fois – comme ce fut le cas juste avant le massacre de Suruç – que « le sang allait couler à flot » et qu’« ils allaient prendre une douche avec le sang de ces terroristes ».

En s’attaquant aux universitaires démocrates et en les criminalisant, Erdogan vise à anéantir l’hégémonie culturelle de la gauche dans le secteur universitaire, un des seuls domaines qui ne lui soit pas totalement inféodé. Ces actions lui permettent, tout en attisant la haine nationaliste envers les Kurdes, la gauche et les intellectuels, de conquérir des secteurs plus importants de la base de l’extrême droite.

Des résistances contre ces attaques se sont néanmoins développées parmi les étudiants, et enseignants non signataires de la pétition, tandis que diverses initiatives professionnelles pour la défense de la liberté d’expression ont vu le jour. Des pétitions et actions de journalistes, d’avocats, de cinéastes, de maisons d’éditions, de « cols blancs », d’écrivains, de syndicats, ont été organisées pour protester contre le lynchage délibéré sur ordre du gouvernement, ou directement en soutien aux revendications des universitaires.

Rapprochement de la Turquie avec Israel et l’Arabie Saoudite

Ces politiques de répression se font également sur fond de rapprochement avec Israel. “Israël a besoin d’un pays comme la Turquie dans la région”, a déclaré Erdogan le 2 janvier 2016. Il ajouté “Nous devons également accepter (le fait) que nous avons besoin d’Israël. C’est une réalité dans la région”. La Turquie et Israël se sont entendus sur une compensation des victimes du raid israélien en 2010 contre le bateau Mavi Marmara, le retour des ambassadeurs dans les deux capitales, l’abandon des poursuites judiciaires engagées par la Turquie contre Israël et l’interdiction d’entrée sur le territoire turc de Salah al-Arouri, haut cadre du Hamas. Ce rapprochement permet aussi l’ouverture de discussions sur la construction d’un pipeline de gaz reliant les gisements de gaz offshore d’Israël et la Turquie.

Il faut rappeler que malgré les tensions diplomatiques entre les deux pays ces dernières années, les relations économiques et commerciales n’ont cessé de croitre. Selon les données de l’Institut de la statistique turc (TurkStat) le volume des échanges commerciaux totalisaient 2,6 milliards $ en 2009. Les exportations turques vers Israël ont bondi de 1,5 milliard $ à 2,92 milliards $ entre 2009 et 2014, tandis que les importations en provenance d’Israël ont augmenté de 1,1 milliard $ à 2,7 milliards $ durant le même période. Cela signifiait un volume de 5,44 milliards de dollars dans le commerce turco-israélien en 2014.

Au niveau régional, la Turquie, qui essayait les dernières années de jouer un rôle de médiateur entre l’Iran et l’Arabie Saoudite, semble de plus en plus se rapprocher du royaume saoudien, malgré certaines divergences toujours persistantes. Depuis Janvier 2015, avec le changement de leadership en Arabie Saoudite, Erdogan a visité le royaume saoudien à trois reprises À la fin de l’année 2015, les deux pays ont décidé de créer un «conseil de coopération stratégique.” Le gouvernement de l’AKP a largement soutenu l’intervention saoudienne au Yémen contre les Houtistes, soutenu par l’Iran, et les groupes de l’armée liés à l’ancien dictateur Ali Abdallah Saleh, qui a provoqué la mort de plus de 5.800 morts, dont 2.800 civils et plus de 27.900 personnes ont été blessées, tandis que plus 2,5 millions de personnes sont déplacées à l’intérieur du pays. Ankara a aussi accepté de rejoindre l’alliance militaire du royaume saoudien constitué en décembre 2015 contre Daech.

Au début de l’année 2016, Erdogan a rejeté les critiques dirigées contre Ryad après l’exécution de l’opposant saoudien Cheikh Nimr Nimr, la décrivant comme «une question juridique interne.” Les médias pro-gouvernementaux en Turquie ont d’ailleurs suivi l’exemple du président turc Erdogan et ont ouvertement soutenu l’Arabie Saoudite dans le conflit avec l’Iran.

Début Décembre, à la suite d’une visite à l’émirat du Qatar, le président Erdogan annonçait en plus avoir signé avec le Qatar un accord pour la livraison de gaz de pétrole liquéfié, en plus de l’installation d’une base militaire turque au Qatar.

Le rôle de l’Iran dans le processus révolutionnaire syrien de soutien inconditionnel au régime criminel d’Assad a également rapproché la Turquie de l’Arabie Saoudite et des monarchies de Golfe en soutenant prioritairement des groupes islamiques fondamentalistes et promouvant également un discours confessionnel.

Un autoritarisme qui ne se cache plus

Erdogan n’a pas hésité récemment à citer l’Allemagne du temps d’Hitler comme un exemple de système présidentiel efficace au début de l’année. Il faut témoigner et apporter notre solidarité totale avec les résistances populaires des kurdes, démocrates et progressistes, et les différentes initiatives contre l’autoritarisme et la répression sanglante du gouvernement de l’AKP.

Joseph Daher

24-01-2016

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