Turquie: repousser les multiples formes d’autoritarisme

Dimanche-defile-dans-rues-dIstanbul-pour-soutenir-Erdogan-pendant-milliers-personnes-sont-emprisonnees-medias-museles-universites-fermees_0_730_473Dans la nuit du vendredi 15 au samedi 16 juillet, une fraction de l’armée turque a tenté un coup d’Etat militaire contre le gouvernement de l’AKP, qui s’est soldé par un échec complet. Les raisons de cet échec sont multiples: l’absence du haut commandement et de la plus grande partie de l’armée dans la participation ou le soutien au coup d’Etat; la mobilisation massive de la police fortement contrôlée par l’AKP et des partisans les plus radicaux de l’AKP à Istanbul et à Ankara; l’opposition de tous les partis politiques non gouvernementaux, notamment du Parti démocratique des peuples (HDP) pro-kurde, malgré la répression terrible dont il fait l’objet de la part du gouvernement autoritaire de l’AKP.

Malgré une opposition profonde au gouvernement autoritaire d’Erdogan, la condamnation du coup d’Etat militaire par une fraction de l’armée en Turquie était une nécessité absolue. En effet, l’armée n’est pas et n’a jamais été un allié des classes populaires dans le pays et aucune illusion ne doit exister sur la capacité de l’armée turque à jouer un rôle de libérateur de celles-ci.

La réponse du président Recep Tayyip Erdogan et de l’AKP ne s’est néanmoins pas fait attendre et se poursuit aujourd’hui. Depuis le 16 juillet, les autorités ont limogé ou arrêté près de 81 000 personnes (soldats, policiers, juges, fonctionnaires). Près de 3000 juges et procureurs, 20 000 fonctionnaires du Ministère de l’éducation, 492 de la Direction des affaires religieuses, 257 du Bureau du premier ministre, 100 responsables du renseignement et 300 fonctionnaires du Ministère de l’énergie ont ainsi été suspendus ou licenciés. La démission de 1557 doyens en services dans toutes les universités publiques ou privées du pays a également été exigée.

En même temps, les membres de l’AKP n’ont pas hésité à s’attaquer aux bureaux du HDP dans plusieurs villes ces dernières semaines, sans compter les attaques contre des réfugiés syriens dans plusieurs localités et les tensions dans les quartiers alévis. A Istanbul, le siège du HDP a été perquisitionné le 10 août de manière illégale par la police. Au moins 15 personnes auraient été arrêtées.

Lorsque les partisans d’Erdogan se sont rassemblés devant sa maison à Istanbul, ils ont scandé des slogans en faveur de la peine de mort pour les putschistes, pourtant interdite en 2004. Erdogan a répondu à la foule en ces termes: « Nous entendons cette demande qui est la vôtre » et ajouté « Notre gouvernement va en discuter avec l’opposition et une décision sera sans aucun doute prise. »

Ces mesures s’inscrivent dans les politiques poursuivies par l’AKP depuis plusieurs années1dans le but de renforcer son pouvoir autoritaire et son emprise sur les institutions étatiques et sur la société, comme l’illustrent les attaques menées contre les populations kurdes et les secteurs démocratiques et progressistes de l’opposition.2 Erdogan avait d’ailleurs annoncé quelques jours après l’échec du coup d’Etat: «Ce soulèvement est un don de Dieu pour nous parce que ce sera une raison pour nettoyer notre armée». L’annonce de l’instauration de l’Etat d’urgence pour trois mois, le 20 juillet au soir, était une nouvelle confirmation des velléités autoritaires du gouvernement.

Le pouvoir turc a accusé les partisans du prédicateur Fethullah Gülen d’être les instigateurs du coup d’Etat. Gülen et ses partisans ont été les alliés de l’AKP durant de longues années. Le duo Gülen-Erdogan a combattu l’hégémonie républicaine laïciste dans l’appareil d’Etat et domestiqué l’armée. Les procès de 2007-2010 contre des militaires accusés d’implication dans des conspirations putschistes ne reposaient quasiment que sur des preuves fabriquées par la police güleniste. Les relations entre les deux groupes se sont détériorées au début des années 2010 en raison de la place grandissante occupée par la confrérie au sein de l’Etat. A partir de 2014, cette opposition a tourné à l’affrontement avec la diffusion par la confrérie sur internet des enregistrements compromettants d’affaires de corruption dans lesquelles Erdogan et ses proches étaient impliqués; le gouvernement a répliqué en purgeant l’administration judiciaire et, surtout, la police des gülenistes.

La volonté de rapprochement avec le parti d’extrême droite MHP et le parti nationaliste du CHP, historiquement affilié au kémalisme, s’inscrit dans cette perspective de construire un nouveau bloc hégémonique nationaliste et conservateur dominant, empêchant toute forme de résistance. La politique de guerre menée contre les Kurdes a facilité ce rapprochement sur la base commune d’un nationalisme extrême. C’était d’ailleurs avec le soutien de ces deux partis que l’AKP a pu, en mai 2016, modifier la constitution afin d’organiser une levée «temporaire» de l’immunité des députés, une opération visant les députés du HDP actuellement poursuivis en justice. Le gigantesque «Rassemblement pour la démocratie et les martyrs» du 7 août a réuni les forces AKP, MHP et CHP dans une ambiance fortement nationaliste et conservatrice.

Le CHP, malgré les espérances de certains après le rassemblement du 24 juillet de soutien à «la démocratie et à la république», soutenu par l’AKP, a montré à nouveau ses contradictions et ses limites en ne jouant pas un rôle de véritable opposition. Comme l’expliquait bien le député kurde Faysal Sariyildiz dans Le Courrier du 28 juin, le CHP «a aussi une part de responsabilité dans les problèmes essentiels du pays. Une responsabilité politique et éthique. Quand il s’agit de la question kurde ou des droits des alevis, l’AKP comme le CHP se replient sur eux-mêmes et défendent l’Etat unitaire».

Dans ce climat autoritaire de soi-disant «unité nationale», on ne peut que se réjouir des résistances populaires du HDP, aux mots de «ni coups d’Etat, ni dictature, la démocratie». Le mouvement d’opposition a tenu de nombreux rassemblements depuis mi-juillet, qui eux aussi ont réuni des dizaines, voire au total des centaines de milliers de personnes dans de grandes villes. Dans la même perspective, la confédération des syndicats progressistes en Turquie, dans un communiqué intitulé «la solution est plus de démocratie et non l’état d’urgence» publié le 22 juillet, affirme son opposition à toute forme de coups d’Etat civils et militaires, soulignant que «la Turquie a besoin de la démocratie, de la laïcité, de la paix et de créer un pays dans lequel tous peuvent pratiquer librement leurs croyances, exprimer leurs opinions et vivre dans la dignité».

Il faut rassembler ces forces sociales et politiques qui cassent l’hégémonie autoritaire, nationaliste, et conservatrice rassemblée autour de l’AKP pour permettre la défense des droits démocratiques et sociaux, la paix et l’autodétermination du peuple kurde.

NON à l’armée et au coup d’Etat

NON aux renforcements des politiques belliqueuses, anti-démocratiques et autoritaires d’AKP

OUI à une alternative démocratique, socialiste et laïque ainsi qu’à l’auto-détermination du peuple kurde

Joseph Daher

16 aout 2016

article publié dans le journal le Courrier: http://www.lecourrier.ch/141562/turquie_repousser_les_multiples_formes_d_autoritarisme

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