Peptimiste

Le terme «peptimiste» est la traduction de mutasha’il, un mot hybride, en arabe, inventé par l’auteur et militant palestinien Emile Habibi: mutasha’im signifiant pessimiste, et mutafa’il, optimiste. Habibi – décédé en 1996 – a créé ce terme dans le cadre de son roman Les Aventures extraordinaires de Sa’îd le Peptimiste (Gallimard, 1987), dans lequel il raconte de manière fantasmée et ironique la vie de Sa’îd, qui a traversé la plupart des tragédies et souffrances du peuple palestinien depuis la création de l’Etat d’Israël en 1948. Le livre a été célébré dans la région comme un chef d’œuvre de la littérature arabe.

Le terme peptimiste est celui qui caractérise le mieux le regard que je porte actuellement sur les évolutions politiques au niveau mondial. Comment ne pas être pessimiste avec la montée des mouvements d’extrême droite en Europe; l’élection de Donald Trump aux Etats-Unis; les contre-révolutions meurtrières et répressives au Moyen-Orient et en Afrique du Nord; les politiques sécuritaires et de fermeture de frontières qui transforment entre autres la Méditerranée en grand cercueil? Ces phénomènes surfent sur la montée des racismes et conservatismes d’un côté, des politiques néolibérales de l’autre, et surtout les renforcent.

Parallèlement à ce sombre tableau, nous pouvons cependant trouver des raisons d’être optimistes. De larges sections des classes populaires s’organisent en effet contre les phénomènes mentionnés ci-dessus. Des résistances populaires se développent à travers le monde pour s’y opposer. Le dernier exemple en date concerne les Etats-Unis, où des manifestations de masse et des actions de résistances ne cessent de se multiplier. Les femmes et les personnes racisées y jouent d’ailleurs un rôle essentiel. Du côté du Vieux Continent, en Grande-Bretagne, Jeremy Corbyn a émergé au sein du Labour Party avec un discours social et antiraciste, ceci après l’expérience la plus à droite de l’histoire du parti, marquée par Tony Blair et Gordon Brown. En Roumanie, quelque 500 000 manifestants ont défilé contre le décret sur la corruption jusqu’à pousser le ministre de la Justice, architecte du projet, à la démission. Au Moyen-Orient et en Afrique du Nord, on a également pu voir des résistances populaires continues s’opposant aux deux faces des contre-révolutions, représentées par les régimes autoritaires et les forces fondamentalistes religieuses, et ce, malgré les répressions et les guerres. Résistances populaires qui demeurent malheureusement largement ignorées.

Cette situation de «peptimisme», dans laquelle le mécontentement populaire peut balancer du côté des progressistes ou des réactionnaires, montre que tout n’est pas encore joué, malgré des défis de taille. L’orientation des classes populaires du côté progressiste dépend d’un ensemble d’éléments, dont la multiplication des formes de résistance et des mouvements de masse. Dans ce cadre, les gauches ont un rôle important à jouer. Pour cela, la boussole politique doit être claire, ce qui, à bien des égards, est loin d’être le cas. Comment une section de la «gauche» peut-elle se tenir du côté des régimes autoritaires qui oppriment leurs peuples, tels que la Russie ou la République Islamique d’Iran, au nom d’un certain «anti-impérialisme», nouveau «socialisme des imbéciles» de notre ère? Comment pouvons-nous considérer comme «alternatif» un discours défendant des régimes autoritaires et leurs politiques néolibérales et réactionnaires, simplement parce qu’ils auraient des divergences politiques avec les Etats-Unis? Comment pouvons-nous voir de l’espoir dans les destructions et les déplacements de populations d’un régime criminel au nom d’une certaine stabilité sous un ordre autoritaire? Comment une section de la gauche peut-elle se joindre au cortège des racistes et des islamophobes au nom de la défense du «féminisme» et de la «laïcité»? On voit les résultats catastrophiques des détournements de thèmes émancipateurs à des fins réactionnaires. Les pertes de repères sont criantes.

Aujourd’hui, la question de quel socialisme, quel anti-impérialisme, quel antiracisme, quel féminisme et quelle solidarité nous appelons doit être reposée, au risque de voir ces notions discréditées. Ce ne sont pas des débats théoriques futiles, mais une nécessité pour construire une véritable alternative progressiste portée par et pour les classes populaires. Le débat est large et complexe, mais il y a un élément fondamental sur lequel il faut être intransigeant: notre boussole doit être orientée vers les peuples en lutte pour leur libération et leur émancipation. Seuls les peuples en lutte développant leur propre potentiel de mobilisation pourront réaliser le changement à travers leur action collective. C’est l’abc de la politique révolutionnaire.

Mais cet abc se heurte aujourd’hui à un profond scepticisme de la part de nombreux milieux de gauche. C’est un vrai problème qui doit être surmonté par une nouvelle génération de progressistes et de groupes s’identifiant aux opprimés et à leurs luttes. Che Guevara avait écrit «si tu trembles d’indignation à chaque injustice, alors tu es l’un de mes camarades». Dans le cas contraire, la question se pose…

Le peptimiste ne veut ni faire sourire ni faire pleurer, mais tenter de comprendre les dynamiques politiques et sociales dans lesquelles on vit et essayer d’agir pour faire avancer les choses de manière positive.

Joseph Daher

16 février 2017

Publié dans le journal le Courrier

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