VOIX DE YARMOUK: SYRIE ET PALESTINE, UNE LUTTE COMMUNE, trois entretiens réalisés avec des Palestiniens du camp de réfugiés de Yarmouk (Syrie), octobre 2014

VOIX DE YARMOUK : SYRIE ET PALESTINE, UNE LUTTE COMMUNE Trois entretiens réalisés par Joseph Daher, activiste et membre du Courant de la Gauche Révolutionaire en Syrie et du mouvement solidaritéS en Suisse, avec des Palestiniens du camp de réfugiés de Yarmouk (Syrie), octobre 2014 10488038_783945088294398_4783350042172810361_n

« La liberté, un destin commun — Gaza, Yarmouk et le Golan » manifestant syrien pro-révolution sur le plateau du Golan occupé par Israël protestant contre l’agression israélienne sur la bande de gaza · juillet 2014 Introduction

Le camp de réfugiés de Yarmouk est situé à huit kilomètres au sud du centre de Damas, Yarmouk est défini par l’United Nations Relief and Work Agency (UNRWA) comme un camp « non officiel » (1). Créé dès 1954 par les autorités syriennes qui ont en gardé l’administration, le camp a connu un développement urbain notoire qui en a fait un quartier attractif et dynamique. Sa population a évolué au gré des conflits régionaux et de l’exode rural syrien. Dès les années 1970, des quartiers populaires se créent autour de Yarmouk et rattachent le camp au tissu urbain de la capitale. Aujourd’hui, il s’étend sur deux kilomètres carrés et se présente comme un dédale de bâtiments de trois à quatre étages. Avant 2011, sur une population totale de 250 000 personnes, le camp hébergeait environ 150 000 réfugiés palestiniens auxquels s’ajoutent des Syriens, ainsi que des réfugiés irakiens venus en 2003. Devenu avec le temps un pôle d’activités économiques, Yarmouk abrite des catégories populaires et des petites classes moyennes aux revenus limités (petits commerçants, enseignants, etc.). Il est aussi un vivier politique pour les différentes obédiences qui traversent le champ politique palestinien. Le camp de réfugiés palestiniens de Yarmouk connaît aujourd’hui une situation humanitaire catastrophique liée à l’état de siège strict imposé dès l’été 2013, avec l’interdiction de circulation des personnes et des denrées alimentaires, aux quartiers insurgés au sud de Damas par le régime Assad et les organisations palestiniennes liés à ce dernier, en particulier le Front populaire de libération populaire- commandement général (FPLP-CG), commandé par Ahmad Jibril (2). Il ne reste actuellement qu’entre 15 000 et 20 000 personnes dans le camp.

(1) Les « camps officiels » ayant été créés par le Nations Unies au lendemain de l’exode en 1948 obéissent à un statut spécifique et sont sous administration mixte.

(2) Cette organisation a été créée, en 1968, suite à la scission du FPLP d’un groupe guidé par Ahmad Jibril, ex-militaire de l’armée syrienne. Le FPLP-CG est historiquement un allié du régime syrien.

APTOPIX Mideast Syria

Yarmouk, janvier 2014

Salim Salameh activiste et blogueur Palestinien – Syrien, originaire de Yarmouk, actuellement en exil.

Joseph Daher (J.D) : Tout d’abord, commençons par ta participation à la révolution syrienne qui a débuté en 2011. Pourquoi y as-tu participé et quel était ton rôle?

Je pense que moi et beaucoup de ceux et celles de mon âge appartiennent à une génération qui a grandi dans une forme de crise des idéaux, d’une forme de stabilité négative, de la routine et avec des options limitées à de nombreux niveaux, commençant de la vie quotidienne jusqu’aux études et l’avenir. J’ai commencé mes études universitaires à l’Université de Damas en droit en Septembre 2007. Je sentais déjà à l’époque un désir profond de changement de nombreux étudiants, un désir rarement exprimé en public, un désir qui dépassait les communautés et affiliations tribales, provinciales et territoriales. Lors du déclenchement des premières manifestations populaires en Tunisie, la révolution commençait, pour moi, et pour beaucoup d’autres de ma génération. J’ai participé au mouvement populaire en Syrie dès le moment de la fuite de Ben Ali en Tunisie, qui a été un moment historique pour moi. Je me rappelle des premiers slogans historiques de la révolution syrienne : «Ben Ali a fui», et « Le peuple Syrien ne se soumet pas » ont constitué des piliers fondamentaux dans mon engagement personnel dans le mouvement. Cela peut paraître comme une explication romantique, mais cette justification a toujours été présente pour moi dans tous mes choix depuis le 15 mars 2011, début de la révolution syrienne. Alors pourquoi ais-je participé ? J’ai participé depuis le début parce que je voulais récupérer une partie de moi en Syrie, une partie de moi qui voulait exprimer mon point de vue et mon droit de ne pas mourir de manière anonyme. En ce qui concerne mon rôle et ce qu’il est, j’étais comme beaucoup, participant dans les manifestations et les rassemblements, depuis le début en 2011. Par la suite, nous avons développé en tant qu’individus et groupes vers des étapes organisationnelles plus vastes du mouvement populaire qui incluait l’Université de Damas et toute la capitale Damas.

J.D: Quand a commencé la mobilisation en faveur de la révolution syrienne dans le camp de réfugié de Yarmouk à Damas? Comment se sont organisés les jeunes Palestiniens à l’intérieur du camp pour la révolution? Comment les premiers contacts ont été établis avec les manifestants syriens?

Je n’étais pas de ceux qui étaient actifs au sein de Yarmouk, la plupart de mes contacts et mes activités étaient à l’extérieur, pour des raisons logistiques, de sécurité, et y compris par accident. Mais je peux confirmer que le camp suivait chaque étape de l’évolution de la situation dans l’ensemble du pays. Le camp est fait une prolongation géographique et humaine de Damas. Il fait partie intégrante de la ville. Je pense que la mobilisation populaire en faveur de l’insurrection syrienne dans le camp a commencé sur deux points essentiels : le premier fut en mai 2011, quand le régime syrien et les organisations palestiniennes alliés a ce dernier ont exploité la mobilisation palestinienne pour « la marche du retour » populaire et massive pour la célébration du jour de la Nakba, chargeant les autobus de jeunes Palestiniens et les transportant à la frontière avec l’Etat israélien. Ce jour-là nous avons assisté au terrible massacre entrainant la mort de nombreux jeunes de Yarmouk. Je pense qu’il y a eu une prise de conscience populaire à ce moment-là, donnant une vision plus différente que jamais. Je ne peux pas dire à quel point ce changement fut profond, mais la colère provoquée par ce massacre fut très importante. L’autre point qui a été déterminant dans la position du camp pendant la Révolution a été l’arrivée des premiers Syriens déplacés du quartier de Midan, et à la veille de l’attaque brutale du régime Assad durant le Ramadan 2012 d’un autre quartier non loin du camp qui se trouvait à seulement quelques minutes à pied.

J.D: Comment a évolué la situation du camp de Yarmouk depuis le début de la révolution? Comment a réagi le régime d’Assad face au mouvement populaire dans cette région ? Quelle est la relation entre les divers groupes palestiniens avec les révolutionnaires syriens, l’Armée Syrienne Libre (ASL), les forces islamiques, etc.? Quel était le rôle des différents partis politiques palestiniens à l’intérieur du camp?

Comme je l’ai indiqué plus tôt, le camp fait partie intégrante de la structure urbaine de Damas, il y a eu de nombreuses tentatives d’écrivains palestiniens de convaincre le camp palestinien de rester neutre. Beaucoup d’accusations ont été échangées entre les forces palestiniennes sur l’implication du camp dans le mouvement, en particulier à la lumière de la catastrophe humanitaire qui est arrivé, comme beaucoup d’autres régions syriennes, avec les 450 jours de blocus. De mon avis personnel, il n’était pas possible de garder le camp en dehors du cadre du conflit parce que la décision d’y participer a été principalement la conséquence du régime Assad, qui a irrité et provoqué le sentiment populaire dans les milieux palestiniens, depuis l’échec de la journée de la Nakba en mai 2011 et les morts qui ont eu lieu ce jour-là, sans parler des dizaines d’obus tirés de manière aléatoire qui sont tombés à la périphérie du camp depuis les premiers mois de l’insurrection. En ce qui concerne le traitement du régime d’Assad avec le mouvement populaire dans le camp, cela n’était pas différent du traitement sécuritaire répressif des autres régions syriennes. Je n’aborderai pas les relations entre les organisations palestiniennes et les révolutionnaires syriens car je suis actuellement en position difficile en exil pour en parler. Par contre je peux parler avec grande connaissance et certitude du rôle destructeur des organisations palestiniennes qui n’ont rien offert au peuple palestinien en Syrie, bien au contraire. Les forces d’Ahmad Jibril du Front Populaire de la Libération de la Palestine – Commandement Général (FPLP-CG) se tiennent par exemple jusqu’à aujourd’hui, 13 octobre 2014, côte à côte avec l’armée syrienne pour affamer le camp, tandis que le camp est sans eau depuis 34 jours d’affilée. Le reste des organisations palestiniennes n’a pas joué un rôle important dans la question syrienne. Le Hamas a tourné le dos à tout le monde, démontrant encore une fois le pragmatisme des forces islamiques, tandis qu’on ne peut pas compter sur la direction palestinienne représentée par Mahmoud Abbas et l’OLP, qui négocie avec l’occupant israélien. Il y a eu beaucoup de discussions ces derniers temps, particulièrement depuis avril dernier, sur les initiatives de trêve parrainée par l’OLP et les dizaines délégations parrainée par l’OLP et des dizaines de délégations composées de membres des factions palestiniennes qui sont venus à Damas à plusieurs reprises. J’ai écrit auparavant sur le site de l’institution Carnegie pour la consolidation de la paix, que tout processus de paix, trêve ou cessez-le-feu, quel que soit le nom qu’on leur donne, ne peut avoir lieu sans se mettre d’accord sur la manière de procéder. Que signifie un cessez-le-feu lorsque vous laissez les soldats du régime violer le processus plus de mille fois par jour? Que signifie une trêve si vous ne laissez pas les enfants obtenir des produits alimentaires de première nécessité? On se retrouve ainsi menacé par la mort de manière constante, comme les Syriens dans leur ensemble, à l’exception que nous sommes moins chanceux qu’eux au niveau de la protection juridique internationale, étant exclus d’un certain nombre de conventions internationales pour la protection des réfugiés.

J.D : Penses tu qu’il est possible de construire une troisième force : un Front démocratique et progressiste garantissant les objectifs initiaux de la révolution syrienne, qui soit indépendant du régime d’Assad et des forces islamiques réactionnaires?

Encore une fois, je ne pense pas que je suis dans une position pour donner des prédictions, surtout que je suis à l’étranger dans une situation sûre, mais je me permets de rappeler qu’à la chaque fin de tunnel se trouve un espoir. D’autres peuples ont subi des violences horribles mais se sont relevés. La mort n’est pas permanente et ne doit pas l’être.

J.D : Le régime Assad se présente comme un régime « résistant » qui soutient la cause palestinienne, et cette propagande est relayée par certaines sections de la « gauche » et des organisations en « solidarité avec la cause Palestinienne » en Occident. Que réponds-tu à ces organisations et cette propagande du régime, toi comme Palestinien de Syrie ?

Je pense que trois ans et demi après le début de la révolution, plus de deux mille martyrs palestiniens tués par le régime, plus de 150 martyrs morts affamés à cause du blocus du camp de Yarmouk, selon nos chiffres de la ligue palestinienne pour les droits de l’homme en Syrie, en plus des martyrs de l’hiver passé en 2013 à cause du froid… Je pense que c’est humiliant pour nous, comme Palestiniens en Syrie, de faire face à cette propagande complètement faussée décrivant le régime comme « résistant » et faisant partie du front du refus. Ce régime a maintenu le front du Golan silencieux et sûr pour Israël pendant 40 ans. Je suis très déçu d’une section de la gauche qui a cru et promu encore la propagande du régime d’Assad et qui a nié les aspirations populaires du peuple syrien.

J.D : Est-ce-que tu penses qu’il y a une relation entre la mobilisation du peuple palestinien en Syrie pour la révolution syrienne et la cause Palestinienne? Et de manière générale avec la libération de la Palestine?

La libération de Jérusalem commence par la libération de Damas, je le dis en tant que Palestinien qui a grandi en Syrie et à moitié syrien par ma mère.

 

2) Tareq Ibrahim activiste Palestinien de Syrie, originaire du camp de réfugiés de Yarmouk, actuellement en exil. Joseph Daher (J.D) : Tout d’abord, commençons par ta participation à la révolution syrienne qui a débuté en 2011. Pourquoi y as-tu participé et quel était ton rôle?

J’ai décidé de rejoindre les organisations civiles qui participaient à l’aide des réfugiés Syriens au camp de Yarmouk et dans plusieurs zones avoisinant le camp touché par les bombardements du régime.

J.D: Quand a commencé la mobilisation en faveur de la révolution syrienne dans le camp de réfugiés de Yarmouk à Damas? Comment se sont organisés les jeunes Palestiniens à l’intérieur du camp pour la révolution? Comment les premiers contacts ont-ils été établis avec les manifestants Syriens?

Il y avait un groupe de jeunes Palestiniens qui participaient aux manifestations, à l’extérieur du camp de réfugiés de Yarmouk (comme par exemple dans le quartier du Midan, Kfarsouseh, Douma et Harasta) au début de la révolution avant la formation du comité de coordination populaire du camp de Yarmouk. Après la formation de la coordination de Yarmouk, les manifestations ont commencé dans le camp, mais les services de sécurité syriens et les groupes palestiniens liés à ce dernier, à leur tête le FPLP-CG, ont également débuté leur répression et renforcé leur emprise sur le camp. Cela a été mon premier contact avec la révolution syrienne en coordonnant les activités avec les jeunes de la coordination.

J.D: Comment a évolué la situation du camp de Yarmouk depuis le début de la révolution? Comment a réagi le régime d’Assad face au mouvement populaire dans cette région? Quelle est la relation entre les divers groupes palestiniens avec les révolutionnaires syriens, l’Armée Syrienne Libre (ASL), les forces islamiques, etc.? Quel était le rôle des différents partis politiques palestiniens à l’intérieur du camp?

Avec l’accélération de l’emprise sur le camp par les services de sécurité syriens et du FPLP-CG, cela a conduit à une situation de plus en plus agitée dans les rues du camp et notamment à deux manifestations très massives après la manifestation de la « marche du retour » en mai 2011 vers le plateau du Golan et la seconde après la mort du premier martyr assassiné dans le camp même (le martyr Iyas Farhat). Les organisations palestiniennes n’ont pas joué un grand rôle dans la révolution syrienne, à part le FPLP-CG d’Ahmad Jibril comme soutien au régime et force de répression à l’intérieur du camp.

J.D : Penses-tu qu’il est possible de construire une troisième force: un Front démocratique et progressiste garantissant les objectifs initiaux de la révolution syrienne, qui soit indépendant du régime d’Assad et des forces islamiques réactionnaires?

Oui, je pense qu’il est possible de construire une troisième force indépendante du régime criminel et des forces islamiques réactionnaires, parce que ce peuple syrien est sorti pour la liberté et non au profit de forces régionales et internationales. Cette troisième force démocratique et progressiste est la seule façon de modifier le cours de la révolution et sortir de la Syrie de l’impasse sanglante actuelle. Il faut construire une troisième force démocratique pour protéger la révolution et le peuple syrien qui a été attaqué par le régime criminel autoritaire et les forces islamiques réactionnaires.

J.D : Le régime Assad se présente comme un régime résistant qui soutient la cause palestinienne, et cette propagande est relayée par certaines sections de la « gauche » et d’organisations en « solidarité avec la cause Palestinienne » en Occident. Que réponds-tu à ces organisations et à cette propagande du régime, toi comme Palestinien de Syrie?

En ce qui concerne la propagande du régime Assad sur sa soi-disant résistance, cela est un mensonge énorme et je suis fatigué de cette propagande, que d’autres jouent également encore avec pour leurs intérêts régionaux. Comment peut on se prétendre résistant alors que le front du Golan est silencieux depuis 40 ans ? De plus, où est la résistance lorsque le régime ne répond pas aux bombardements d’Israël et à la violation de son espace aérien. Où est la dignité de la résistance face ces violations ? Le régime prétend qu’il protège la résistance, mais cette propagande autour de la résistance n’est qu’un moyen de négociation, tandis qu’au même moment des centaines de palestiniens vivant en Syrie ont été assassiné par le régime et les groupes affiliés avec lui, car ils ont pris le parti de la révolution et du peuple syrien révolutionnaire. De nombreux civils palestiniens ont été tués, de nombreux autres sont morts, affamés par le blocus, de plus d’un an, dans le camp de réfugiés de Yarmouk. Le blocus a dépassé les souffrances du blocus de Beirut de 79 jours en 1982 contre les « fedayin » palestiniens. Ce régime n’est pas fidèle à son peuple et n’a pas été capable de récupérer le plateau du Golan. Comment serait-il donc fidèle à la résistance et à la Palestine en s’attaquant au réservoir de révolution palestinienne que constitue le camp de Yarmouk… dans lequel meurent des martyrs chaque jour jusqu’à maintenant, soit morts de faim soit bombardés?

J.D : Penses-tu qu’il y a une relation entre la mobilisation du peuple palestinien en Syrie pour la révolution syrienne et la cause Palestinienne? Et de manière générale avec la libération de la Palestine?

Oui la libération des peuples arabes, et en particulier de la Syrie et de l’Egypte, est la voie pour libérer la Palestine.

3) Raed Abou Zeed, activiste Palestinien de Syrie, originaire du camp de réfugiés de Yarmouk, actuellement en exil. Joseph

Daher (J.D) : Tout d’abord, commençons par ta participation dans la révolution syrienne qui a débuté en 2011. Pourquoi y as-tu participé et quel était ton rôle?

Ma participation dans la révolution syrienne a commencé depuis le premier jour à travers le suivi du mouvement populaire à Deraa et des accusations contre les Palestiniens d’être responsable des «terroristes» par les déclarations de la conseillère du Dictateur Assad, Bouthaina Shaaban, s’exprimant au nom du régime syrien à l’époque. Je crois fortement et je soutiens le droit des peuples à leur auto-détermination, et surtout après des années de répression et d’injustice dans lesquelles ont vécu les peuples arabes et le peuple syrien en particulier. De plus, notre conviction en tant que Palestiniens est que la libération des peuples arabes est le chemin de la libération de la Palestine et de la restauration de nos droits usurpés. Nous avons alors commencé à prendre contact avec plusieurs amis du camp de réfugié de Deraa, et lorsque le mouvement populaire a atteint Damas et sa banlieue, nous avons pris la décision de participer aux manifestations et rassemblements de manière individuelle dans plusieurs quartiers de Damas comme Midan, Hajar al-Asswad, al-Qadam (quartiers à proximité du camp de Yarmouk).

J.D: Quand a commencé la mobilisation en faveur de la révolution syrienne dans le camp de réfugiés de Yarmouk à Damas ? Comment se sont organisés les jeunes Palestiniens à l’intérieur du camp pour la révolution ? Comment les premiers contacts ont-ils été établis avec les manifestants syriens?

Le camp de réfugiés de Yarmouk est la capitale de la diaspora palestinienne et le réservoir du carburant de la révolution palestinienne depuis sa création. Dans le camp de Yarmouk on trouvait également les plus importants bureaux de factions palestiniennes et surtout celles fidèles et soutenues par le régime du Baath en Syrie, qui ont fait défection du mouvement Fatah dans le passé avec le soutien de Hafez al-Assad qui a essayé de créer une Organisation de libération alternative à celle de l’OLP afin de confisquer l’autonomie de la prise de décision palestinienne des Palestiniens eux-mêmes. Nous nous sommes mobilisés au début dans les régions avoisinantes au camp et nous étions en contacts avec les coordinations populaires de ces quartiers. Ensuite nous nous sommes mobilisé après des appels des organisations populaires palestiniennes de toute la région, à la suite de la chute du dictateur Moubarak en Egypte et du début de la révolution syrienne, à organiser des manifestations (nommés « Marche du retour ») vers les frontières avec la Palestine pour le jour de la Nakba le 15 mai 2011. L’organisation des marches avait lieu en Egypte, Jordanie, Syrie, Liban et dans les territoires occupés palestiniens. Nous appréhendions énormément l’exploitation du régime d’un si grand mouvement, et surtout après le refus de certains comités de coordinations de clarifier leurs positions sur la question palestinienne. Nous avons essayé de travailler sur l’organisation de ces manifestations avec la participation de l’opposition et nous avons exposé notre position sur la nécessité le diriger la boussole des révolutions vers la Palestine. Nous avons aussi confirmé le lien du mouvement révolutionnaire avec la libération des territoires occupés palestiniens et syriens. Nous avons été surpris par le rejet de certaines sections de l’opposition syrienne, particulièrement libérales et des frères musulmans (qui sont aujourd’hui présent au sein de la Coalition Nationale des forces de l’opposition et de la révolution et de la Coalition Nationale Syrienne), de lier cette dernière question en justifiant la nécessité de gagner l’opinion mondiale et de ne pas mélanger les causes pour ne pas déranger les Etats Unis. Lors des manifestations le jour de la Nakba aux portes du plateau du Golan occupé par Israel, trois jeunes hommes du camp de réfugiés de Yarmouk sont mort en martyr, tandis que plus de 350 palestiniens de divers camps de réfugiés en Syrie furent blessés par les balles de l’occupation israélienne. Lors du deuxième jour de l’enterrement des jeunes martyrs, on a assisté au plus grande funérailles dans le camp de Yarmouk depuis les funérailles de Khalil al-Wazir, Abou Jihad, assassiné en Tunisie par Israel en 1988. Le régime a exploité ces événements comme nous l’attendions par des déclarations très claires de Rami Makhlouf (la sécurité d’Israël est liée à la survie de Assad au pouvoir), qui n’est autre que le cousin de Bachar al Assad et l’homme le plus riche de Syrie.

J.D: Comment a évolué la situation du camp de Yarmouk depuis le début de la révolution? Comment a réagi le régime d’Assad face au mouvement populaire dans cette région? Quelle est la relation entre les divers groupes palestiniens avec les révolutionnaires syriens, l’Armée Syrienne Libre (ASL), les forces islamiques, etc.? Quel était le rôle des différents partis politiques palestiniens à l’intérieur du camp?

Après la manifestation de la « marche du retour », le régime a planifié une autre manifestation le jour de la Naksa (la petite catastrophe, défaite des Etats arabes durant la guerre des 6 jours) le 5 juin 2011. L’armée d’occupation israélienne s’était préparé aux frontières. J’étais un des représentants pour les jeunes indépendants du camp de Yarmouk et nous nous sommes réunis avec les factions palestiniennes presque tous les jours. Les comités de coordinations populaires de la révolution syrienne nous ont informé de qui se tramait et de l’intention du régime et du FPLP-CG d’exploiter ce mouvement pour faire pression sur Israël et le présenter comme une menace pour sa sécurité. Mais nous ne pouvions pas arrêter la mobilisation. La manifestation fut un véritable carnage, avec la mort de plus de 38 martyrs assassinés par les balles de l’occupation israélienne et environ 850 blessés. Le lendemain, et avant le commencement des funérailles des martyrs, l’immense colère sur les visages des personnes dans tous les camps étaient clair et perceptibles. Les funérailles se sont vite transformées dans le camp de réfugiés de Yarmouk en manifestation avec des slogans qui insultaient l’armée syrienne, qui était accusée de n’avoir pas bouger face aux meurtres de jeunes palestiniens par l’armée israélienne, des insultes ont pour la première fois été lancées contre les plus hauts responsables du régime, dont Bachar al Assad et son frère Maher, des photos de Bashar ont d’ailleurs été déchirés pour la première fois, et enfin contre toutes les factions palestiniens qui ont participé à ce dégoutant jeu du régime et à sa tête FPLP-CG d’Ahmed Jibril, qui avait une grosse responsabilité dans ce massacre. Après l’enterrement des martyrs, les manifestants ont continué à manifester devant le siège de la direction du FPLP-CG. Avant d’atteindre le bâtiment, les soldats d’Ahmed Jibril ont commencé à tirer sur les manifestants. 14 martyrs sont morts ce jour là sous les tirs du FPLP-CG et des forces de sécurité syrienne. Les événements se sont développés les jours d’après avec l’augmentation des checks points dans le camp et les campagnes d’arrestations ont alors débutés à ce moment là par le FPLP-CG et les services de sécurité syriens. Les campagnes d’arrestation ne cessaient pas, et alors à ce point, la mobilisation des jeunes palestiniens a considérablement augmenté dans les régions à proximité du camp et ils ont mis en place le comité de coordination du camp de réfugiés de Yarmouk pour la révolution syrienne. Le FPLP-CG et les services de sécurité syriens ont commencé alors à armer certaines milices composées des criminels, qui ont été sortis de prison par une grâce présidentielle, et ils ont constitué les « Shabiha » ou « voyous » ou « milices du régime » qui recevaient des salaires attractifs pour réprimer les manifestations et assassiner systématiquement les manifestants. De même l’armée du régime est rentrée dans la région de « Tadamun » qui chevauche le camp de Yarmouk, peuplée de Palestiniens et de Syriens et a commis un massacre contre les civils en juillet 2012, comme dans d’autres villes dans lesquelles le régime était entré avant. L’augmentation de l’anarchie des armes prédisait une catastrophe et nous étions tombés d’accord avec toutes les forces de l’opposition, le conseil du commandement révolutionnaire et le conseil militaire de l’Armée Syrienne Libre dans la région de neutraliser le camp de Yarmouk du conflit armé pour permettre de rester un refuge pour les civils déplacés des régions à proximité. Les écoles, les mosquées et les maisons étaient un refuge pour les déplacés qui étaient arrivés en petit nombre au début pour dépasser les dizaines de milliers, même plus de 100 000, venant de toutes les villes et régions de Syrie.

J.D : Penses-tu qu’il est possible de construire une troisième force: un Front démocratique et progressiste garantissant les objectifs initiaux de la révolution syrienne, indépendant du régime d’Assad et des forces islamiques réactionnaires?

Depuis le début de la révolution syrienne, nous regardons le soutien apporté à l’opposition politique en exil, qui n’est de loin pas à la hauteur des sacrifices du peuple syrien sur le terrain. Il était clair que le régime voulait transformer la révolution en une guerre civile et communautaire depuis les premières déclarations jusqu’ en s’appuyant sur l’utilisation de la force et des massacres quotidiens. En même temps, les courants islamiques jihadistes se sont développés pour deux causes principales, en plus des éléments susmentionnés:

  • le régime a libéré plusieurs centaines ou milliers de prisonniers islamistes et jihadistes lors des premiers mois de la révolution tandis qu’il continuer à viser et à tuer les démocrates et la jeunesse.
  • le soutien direct au courants islamiques jihadistes par les monarchies du Golfe

Ces courants islamiques réactionnaires voulaient et veulent transformer la rhétorique révolutionnaire en un discours religieux en lançant des slogans qui ne sont pas issus de la culture du peuple syrien et qui n’ont aucun lien avec les demandes révolutionnaires pour la liberté, la dignité et la justice sociale du peuple syrien révolutionnaire. La nécessité de construire cette troisième force indépendante du régime et des forces islamiques réactionnaires est néanmoins une nécessité et des forces populaires sur le terrain représentent encore aujourd’hui les objectifs de la révolution populaire syrienne pour la démocratie, la justice sociale et l’égalité.

J.D : Le régime Assad se présente comme un régime résistant qui soutient la cause palestinienne, et cette propagande est relayée par certaines sections de la « gauche » et d’organisations en « solidarité avec la cause Palestinienne » en Occident. Que réponds-tu à ces organisations et à cette propagande du régime, toi comme Palestinien de Syrie?

Le rôle du régime du Baath dans la protection de la frontière avec Israël était très clair pour nous depuis longtemps, comme nous pouvons le voir avec le calme instauré depuis 1974 sur le front du Golan occupé par Israël. La première arrestation que j’ai connue en Syrie, c’est en 2002 lorsque je manifestais en soutien pour l’Intifada palestinienne. Le régime syrien a emprisonné des centaines de palestiniens sans procès, tandis que des centaines d’autres ont été assassinés. Le régime a également multiplié depuis longtemps les tentatives de diviser les rangs palestiniens dans toutes les phases de la révolution palestinienne en s’engageant dans des massacres contre notre peuple, et cela du camp de Tel Zaatar à Beyrouth en 1976 au camp de réfugiés de Yarmouk et son blocus sans précédent et dont 175 personnes sont mortes de faim. Aujourd’hui le régime continue à couper l’eau depuis plus d’un mois dans le camp. Nous ne croyons pas les mensonges du régime, ni les certaines soi disants forces de gauche qui suivent sa propagande dans le monde. Ces derniers ne connaissent pas nos causes et ni la vie des Palestiniens dans les camps et à l’intérieur des territoires occupés et des Palestiniens fuyant la Syrie et le régime Assad qui meurent dans la mer Méditerranée. Pour ma part, je vis maintenant dans l’une des capitales européennes, et cette certaine soi disant « gauche » qui défend la propagande du régime me fait rire. 

J.D : Est-ce-que tu penses qu’il y a une relation entre la mobilisation du peuple palestinien en Syrie pour la révolution syrienne et la cause Palestinienne? Et de manière générale avec la libération de la Palestine?

Maintenant nous attendons les développements qui ont lieu dans toute la région. La liberté pour nous en tant que Palestiniens sont indivisibles des révolutions qui se dirigeront, tôt ou tard, vers la libération de la Palestine. Je suis malgré tout pessimiste quelque peu de la façon dont l’opposition syrienne en exil des libéraux associé aux Frères Musulmans, au contraire du peuple syrien révolutionnaire, joue avec nos droits en tant que Palestiniens et misent davantage sur leur lien avec l’Occident, en plus de l’usage de certaines figures de l’opposition d’un avenir d’une fausse paix entre les peuples de la région et Israël.

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